SINNERS : Qui est l’Ivoirien derrière le masque Zaouli qui a brillé aux Oscars ?
À travers une apparition remarquée lors de la performance du film Sinners, le danseur et chorégraphe ivoirien Diadié Bathily inscrit la danse africaine dans l’un des espaces les plus symboliques de l’industrie culturelle mondiale. Bien plus qu’une performance, un geste de transmission, de repositionnement et de reconnaissance.
Une présence africaine sur une scène globale
« It’s an honor to represent African dance on a prestigious stage, like the Oscars.
Par ces mots, Diadié Bathily pose d’emblée le cadre : il ne s’agit pas d’une performance individuelle, mais d’une représentation collective. Celle des diasporas africaines, des corps longtemps invisibilisés, et d’un patrimoine chorégraphique relégué aux marges des industries culturelles dominantes.
Pour l'enfant de Yamoussoukro, ce moment relève du prodige. Lors d'un entretien accordé à Kanel Médias, il confie son émotion :
Je n'arrivais pas à croire qu'un enfant né en Côte d'Ivoire, qui regardait des comédiens américains devant sa télévision à Yamoussoukro, pouvait se retrouver face à eux à Hollywood.
Sa participation à la scénographie de Sinner, œuvre traversée par les tensions entre mémoire, musique et spiritualité, marque un tournant. La danse africaine n’est plus convoquée comme décor, mais comme langage narratif structurant. Elle devient un vecteur de sens, un outil de récit, une archive vivante.
Du patrimoine au mouvement : le Zaouli en mutation
Longtemps inscrit dans un cadre rituel au sein du peuple Gouro, le Zaouli relevait d’un patrimoine immatériel codifié, à forte charge symbolique. Mais ce que donne à voir aujourd’hui Diadié Bathily dépasse la simple reproduction patrimoniale. Le Zaouli entre dans une nouvelle phase : celle de sa circulation.
Ce destin s'est forgé par un apprentissage total. Bathily a rappelé à Kanel Médias ses racines au Lycée Moderne de Bouaflé, où il participait adolescent à l'édification du monument Zaouli à l'entrée de l'établissement :
Dans l'art, il faut tout apprendre
De la terre de Bouaflé aux plateformes internationales, le patrimoine cesse d’être uniquement conservé ; il est activé.
Cette mutation du patrimoine ne s'est pas faite en un jour ; elle est le fruit d’un ancrage de longue date de l’autre côté de l’Atlantique. C’est précisément au cœur du Missouri que Diadié Bathily a bâti l'instrument de cette reconnaissance : la compagnie Afriky Lolo.
Afriky Lolo : une diplomatie culturelle incarnée
Fondée en 2003 à Saint-Louis (Missouri), la compagnie Afriky Lolo littéralement « étoile africaine » s’inscrit dans une logique de diplomatie culturelle incarnée. Sous la direction de Bathily, elle fédère aujourd’hui plus de 75 danseurs et 8 percussionnistes, couvrant un spectre intergénérationnel rare.
L’ambition est claire : transmettre les danses traditionnelles d’Afrique de l’Ouest (Côte d’Ivoire, Mali, Sénégal, Ghana) non comme des objets folkloriques figés, mais comme des systèmes vivants de savoirs. Pour ce faire, Bathily refuse tout compromis sur l'authenticité. Il explique à Kanel Médias avoir fait sculpter cinquante masques à Tiébissou pour ses élèves américains :
La tradition africaine est notre identité, je ne peux pas faire du faux.
Cette approche rejoint les travaux de chercheurs comme Paul Gilroy sur la diaspora noire (The Black Atlantic, 1993), qui souligne la circulation transnationale des formes culturelles comme vecteur d’identité.
À travers ateliers, performances et programmes éducatifs , notamment dans des institutions comme Washington University in St. Louis , Afriky Lolo agit comme un espace de reconfiguration identitaire, en particulier pour les Afro-Américains en quête de reconnexion avec leurs héritages.
Ce qui se joue ici dépasse la simple mécanique d'une prime à la visibilité. Il s'agit d'un repositionnement du rôle de l'artiste africain : non plus seulement exécutant, mais garant de la vérité de sa culture.
En montant sur la scène des Oscars, Diadié Bathily n'oublie personne. Comme il le souligne dans son interview, ce geste est un hommage à « tous les danseurs d'Afrique qui ont fait de la danse leur métier sans forcément atteindre le sommet de leurs rêves ». Si elle tient ses engagements de transmission, cette épopée pourrait bien devenir un référentiel pour d'autres nations africaines, prouvant que la tradition, lorsqu'elle est portée avec rigueur, est le plus sûr chemin vers l'universel.