Publicité

Blalè, « l'homme de fer » : le résistant baoulé qui a défié la France… et que la Côte d'Ivoire a presque oublié

Blalè, « l'homme de fer » : le résistant baoulé qui a défié la France… et que la Côte d'Ivoire a presque oublié
Il passait pour invulnérable et, dit-on, mangeait du fer avant les combats. Plus d'un siècle après sa mort, Appiah Akafou, dit Blalè, reste pourtant un héros sans statue.
Publicité

À la fin du XIXe siècle, alors que la France avance vers l'intérieur de la Côte d'Ivoire, un chef ngban refuse de plier. Entre 1898 et 1901, il mène une guérilla entre Didiévi, Toumodi et Tiassalé. Son seul surnom suffit à inquiéter la garnison française de Toumodi.

Mais l'histoire d'Akafou ne s'arrête pas à ses combats. Elle survit aujourd'hui dans les archives de ceux qui l'ont pourchassé, et dans une mémoire orale faite de légendes, de silences et parfois de rejet. Une question en ressort : comment un peuple choisit-il ses héros, et ceux qu'il laisse à l'oubli ?

Publicité

De partenaire possible à « ennemi à abattre »

Blalè, « l'homme de fer » : le résistant baoulé qui a défié la France… et que la Côte d'Ivoire a presque oublié

Akafou dirige les Ngban du Sud, un groupe de l'ensemble baoulé, depuis son village d'Ouossou. Sa date de naissance reste incertaine. Sa relation avec les Français commence pourtant dans le calme. En septembre 1893, le capitaine Jean-Baptiste Marchand le rencontre à Ouossou, et l'échange se passe sans heurts.

Pendant près de neuf ans, l'administration coloniale va l'observer de près. Environ soixante-dix documents, issus d'une vingtaine de séries et dispersés dans six dépôts d'archives, parlent de lui. Une trentaine d'auteurs coloniaux décrivent son apparence, sa famille, ses actes et ses intentions. Il a même droit à un portrait photographique identifié, chose rare pour un chef africain de l'époque.

D'abord vu comme un interlocuteur clé, voire un « grand chef » utile pour tenir le pays baoulé, il devient vite un homme jugé dangereux et imprévisible. Dès 1899, l'administrateur Maurice Delafosse réclame son élimination.

Le paradoxe est déjà là : la machine coloniale qui voulait le neutraliser est aussi celle qui a laissé les traces les plus précises de son existence.

Publicité

« Blalè », celui qui mangeait le fer

En baoulé, Blalè signifie « le fer ». Ce n'est pas un nom de naissance, c'est un nom de guerre.

Dans les villages baoulé et ngban, les récits dessinent un guerrier hors norme. À Ahouakro, on raconte qu'il « mangeait du fer » avant les combats, sous la forme de petites tiges utilisées comme cure-dents. Ailleurs, on lui prête le pouvoir de résister aux balles, de disparaître, de devenir invisible ou de porter un vêtement qui le protégeait des armes. Lances et coupe-coupes, dit-on, ne l'atteignaient pas.

À Ouossou, un témoignage lui attribue « une puissance de fer » que les armes ordinaires ne pouvaient briser.

Ces récits ne sont pas des faits militaires. Ils forment une mythologie de la puissance, la façon dont la mémoire collective traduit la réputation exceptionnelle d'un combattant. Et face à des colons armés de fusils modernes, cette aura soudait les hommes autant qu'elle semait le doute dans le camp adverse.

Contre Roberdeau, trois ans de guérilla

La rupture a un nom : Henri Roberdeau. L'administrateur colonial veut briser l'organisation politique baoulé.

Sa méthode consiste à démanteler les « n'vlé », ces petits royaumes rattachés au grand royaume baoulé dont le siège se trouve à Sakassou. À leur place, il installe des tribus confiées à des chefs qui lui doivent tout. Pour Akafou, c'est inacceptable.

Il prend la tête d'une armée de guérilleros. Ses combattants viennent surtout des Ngban, mais aussi des N'Zikpli de Didiévi et des Agba-Katchènou de Bocanda. Entre 1898 et 1901, ils frappent dans le triangle Didiévi–Toumodi–Tiassalé.

Pour les militaires français, Akafou devient un « rebelle » à capturer mort ou vif.

Une mort, plusieurs versions

Publicité

Ce que les armes n'avaient pas obtenu, la ruse l'a fait. En 1902, Blalè est capturé, selon plusieurs récits au terme d'un guet-apens.

À Ouossou, la tradition raconte que son épouse aurait livré le secret capable de neutraliser sa protection. Non pour le trahir, précise cette version, mais pour mettre fin aux souffrances que lui infligeaient ses geôliers.

Les archives coloniales situent sa mort en prison le 8 juillet 1902. Certaines sources affirment qu'il a été exécuté à Toumodi sur ordre du capitaine Bastard, un officier réputé pour sa brutalité.

La mémoire orale, elle, ne s'accorde pas. Certains parlent d'une mort naturelle, d'autres d'un suicide, d'autres encore de sévices mortels. À Moronou, on raconte qu'il aurait été frappé à coups de crosse jusqu'à la mort, pour avoir soutenu les habitants de Kpouébo face aux exigences coloniales. À Ouossou, il aurait été transféré à Toumodi, maltraité, puis ramené mourant dans son village.

Sa mort n'éteint pas la révolte. Son combat inspire les Nanafouè de Yamoussoukro qui, entre 1902 et 1911, assiègent à plusieurs reprises le poste militaire d'Aman Salèkro, jusqu'à la colonne Bergeron du 1er février 1911.

Le héros que les siens n'ont pas voulu célébrer

Blalè, « l'homme de fer » : le résistant baoulé qui a défié la France… et que la Côte d'Ivoire a presque oublié

On pourrait croire qu'un homme qui a combattu la conquête coloniale serait devenu un héros dans les villages qui ont résisté avec lui. Il n'en est rien.

Entre 2000 et 2019, des enquêtes menées dans plusieurs villages ngban révèlent une mémoire très contrastée. Certains anciens disent ne presque rien savoir de lui. D'autres refusent d'en parler. Plusieurs le décrivent comme un étranger, un homme dur, un guerrier querelleur qui « aimait trop la guerre ».

À Akakro-Ngban, les habitants connaissent son nom, pas son histoire. À Assakra, on se souvient malgré tout d'un homme courageux devant lequel « le Blanc ne pouvait pas s'arrêter ».

La raison est à chercher dans le prix payé. Les villages ngban ont subi de violentes répressions. Dans plusieurs communautés, le souvenir de la résistance se confond avec celui des destructions, des morts et des représailles. Le résistant devient alors celui qu'on accuse d'avoir provoqué une guerre perdue d'avance.

Quand les vaincus adoptent le regard du vainqueur

À Kpouébo, un témoignage affirme que les populations auraient combattu les Français parce qu'elles « ne savaient pas qu'ils venaient pour arranger le pays ». Plus d'un siècle après, le discours colonial sur la « mission civilisatrice » s'est glissé jusque dans la mémoire locale.

Pour l'anthropologue Fabio Viti, la défaite agit ici comme un jugement : ayant perdu, Akafou passe pour celui qui a mené son peuple au malheur. L'homme de fer résistait aux balles dans les légendes, pas à la mécanique de l'oubli.

Publicité

Absent du récit national

L'histoire officielle n'a pas aidé. À partir de 1945, Félix Houphouët, futur Houphouët-Boigny, bâtit en partie sa légitimité politique sur son lignage. Il met en avant son oncle maternel Kouassi N'go, chef ayant collaboré avec les Français et présenté comme « mort bravement au service de la France ».

Dans ce récit, la Côte d'Ivoire moderne ne se construit pas autour de la gloire des résistances armées. Akafou en incarne presque l'inverse : un chef difficile à contrôler, qui a refusé les injonctions et dont la lutte s'est soldée par une défaite.

L'écrivain Ahmadou Kourouma regrettait d'ailleurs qu'aucune rue ivoirienne ne porte le nom des résistants à la colonisation. Blalè n'est jamais devenu, dans l'imaginaire ivoirien, ce que Samory Touré est devenu en Afrique de l'Ouest : une référence immédiate de la résistance.

Sauvé par les archives de ses ennemis

C'est la grande ironie de son histoire. Les autorités coloniales ont voulu le surveiller, l'utiliser puis l'éliminer. Leurs rapports ont pourtant conservé son nom.

À l'inverse, dans les communautés qui auraient pu faire de lui un héros, son souvenir se réduit parfois à quelques phrases et beaucoup de silences. L'Histoire ne retient pas seulement ce qui s'est passé. Elle retient ce qu'une société choisit de transmettre.

Appiah Akafou, dit Blalè, a combattu un empire. Plus d'un siècle après sa mort, son dernier adversaire reste l'oubli.

Publicité
Dernières vidéos
Publicité