Incendies domestiques : Le gaz butane, une bombe à retardement dans nos foyers ?
À mesure que la Côte d’Ivoire intensifie sa transition du charbon vers le gaz butane, les accidents domestiques rappellent une réalité : l’énergie moderne exige une culture de sécurité à la hauteur de son expansion.
Depuis le début des années 1990, l’État ivoirien a engagé une politique de butanisation afin de réduire la pression sur le couvert forestier. L’objectif était double : lutter contre la déforestation et moderniser les usages énergétiques domestiques. Cette orientation stratégique s’est progressivement imposée dans les centres urbains, puis dans les zones périurbaines.
Selon les données de l’INS, la biomasse demeure néanmoins dominante dans plusieurs villes, avec une demande de combustibles ligneux estimée à 60 000 tonnes contre 12 000 tonnes pour le gaz butane par exemple dans le District autonome de Yamoussoukro . La transition est donc en cours, mais elle s’accompagne d’une mutation rapide des habitudes énergétiques.
Dans cette phase d’accélération, les acteurs pétroliers avaient déjà entrevu la nécessité d’un vaste effort de sensibilisation. La diffusion du gaz dans les foyers ne peut être durable sans maîtrise technique de son usage.
Abobo, janvier 2026 : un signal d’alerte
Le dimanche 4 janvier 2026, une fuite de gaz est à l’origine d’un grave incendie à Abobo, après les rails. Selon le Groupement des sapeurs-pompiers militaires (GSPM), l’alerte a été donnée à 10h30 pour un feu de chambre. La 1ʳᵉ compagnie Indénié est intervenue immédiatement.
À l’arrivée des secours, il s’agissait d’une fuite de gaz enflammée sur une bouteille installée à l’intérieur d’une chambre. Le sinistre a provoqué d’importants dégâts matériels et fait 11 victimes brûlées. Ce drame n’est pas isolé. L’an dernier, un incendie domestique lié au gaz avait également été signalé à Odiénné, avec des conséquences graves pour les occupants.
Ces cas, bien que ponctuels, traduisent une vulnérabilité structurelle : la généralisation d’un combustible moderne dans des environnements résidentiels parfois inadaptés.
Les chiffres préoccupants de ces dernières années
À mi-parcours de l’année 2024, le nombre de décès liés aux incendies domestiques en Côte d’Ivoire avait plus que doublé, passant de 7 en 2023 à 15, soit une augmentation supérieure à 100 %.
Les incendies domestiques constituent la troisième cause d’intervention du GSPM, après les accidents de la route et les missions d’assistance à personne. Ils ont représenté 10 % des 37 920 interventions enregistrées en 2023.
Derrière ces statistiques, une réalité s’impose : le risque est désormais intégré au quotidien énergétique des ménages.
Les dangers invisibles du gaz butane
Le gaz butane est pratique, économique et relativement propre. Mais ses dangers sont spécifiques :
– accumulation de gaz dans un espace mal ventilé pouvant provoquer explosion ;
– fuite liée à un flexible défectueux ou un détendeur inadapté ;
– inflammation accidentelle à proximité d’une flamme ;
– intoxication au monoxyde de carbone, gaz inodore et potentiellement mortel.
Le monoxyde de carbone est particulièrement redoutable. Invisible et sans odeur, il peut entraîner une perte de conscience rapide dans un espace clos.
Dans de nombreux foyers, la mauvaise utilisation des accessoires tuyaux périmés, raccords artisanaux, stockage dans des chambres non ventilées constitue le principal facteur de risque.
Des pratiques à renforcer
La transition énergétique ne peut se limiter à la substitution du charbon par le gaz. Elle suppose un apprentissage collectif des bons gestes :
– installer la bouteille dans un espace ventilé, jamais dans une chambre fermée ;
– vérifier régulièrement l’état du flexible et le remplacer dès les premiers signes d’usure ;
– utiliser uniquement des détendeurs homologués ;
– éviter toute manipulation artisanale ou transvasement illégal ;
– faire contrôler les installations par un professionnel.
En cas d’odeur suspecte, il convient d’ouvrir immédiatement les fenêtres, de ne pas actionner d’interrupteur électrique et de couper l’alimentation en gaz.
Une transition à sécuriser
La butanisation demeure un choix stratégique pertinent pour la préservation des forêts et l’amélioration du confort domestique. Toutefois, la modernisation énergétique sans pédagogie technique expose les ménages à des risques majeurs.
Les incendies d’Abobo ou d’Odiénné ne relèvent pas de la fatalité. Ils rappellent que la transition énergétique doit être accompagnée d’une information massive, structurée et continue sur l’usage sécurisé du gaz.
L’enjeu n’est pas de freiner la butanisation, mais de la rendre sûre. Car une énergie moderne mal maîtrisée peut transformer un progrès domestique en drame silencieux.