Mangues ivoiriennes bannies d’Europe : l’État mobilise 3,5 milliards FCFA pour sauver la campagne 2027
C’est un coup dur pour toute une filière. Depuis le 1er août 2026, les exportations de mangues ivoiriennes vers l’Union européenne sont suspendues, et le ministre de l’Agriculture, du Développement rural et des Productions vivrières, Bruno Nabagné Koné, l’a détaillé publiquement ce jeudi 15 octobre à Abidjan. Lors d’une conférence de presse tenue au 23ᵉ étage de l’immeuble Caistab, il a présenté une série de mesures musclées pour assainir le secteur et restaurer la confiance des partenaires européens. Objectif affiché : retrouver le chemin de l’Europe dès la campagne 2027.
Un marché vital pour des milliers de familles
L’enjeu dépasse largement le simple commerce de fruits. La filière produit environ 180 000 tonnes de mangues par an, dont 35 000 tonnes exportées vers l’Union européenne. Elle compte près de 5 000 producteurs villageois et fait vivre environ 100 000 personnes.
Le marché européen absorbe à lui seul plus de 80 % des volumes expédiés à l’étranger. Il génère plus de 7 milliards de FCFA de revenus par campagne pour les producteurs. Selon les données de Trade Map, l’UE a importé près de 25 millions de dollars de mangues ivoiriennes en 2025, soit environ les deux tiers des recettes d’exportation de la filière en valeur.
La mangue est le deuxième fruit d’exportation du pays après la banane. La Côte d’Ivoire reste le premier exportateur d’Afrique de l’Ouest et le 3ᵉ fournisseur de l’Europe. Son verger couvre 20 000 hectares répartis dans neuf régions, dont le Poro, le Tchologo, le Hambol et la Bagoué.
La mouche des fruits, ennemie numéro un
À l’origine du blocage, un insecte minuscule : la mouche des fruits. Depuis le durcissement des règles européennes en 2019, Bruxelles surveille de près les lots de mangues venus d’Afrique de l’Ouest. Malgré les efforts, les interceptions de cargaisons ivoiriennes ont continué : 27 lots interceptés en 2026, après 12 en 2025 et 32 en 2024.
Le ministre pointe une responsabilité très concentrée. Seuls 15 % des exportateurs totalisent plus des deux tiers des interceptions. Autre statistique qui interpelle : le fret aérien, qui ne représente que 2 % du volume exporté, concentre 25 % des problèmes.
Le gouvernement ne cherche pas la polémique avec Bruxelles. Il « ne conteste pas cette décision », destinée à protéger le territoire européen contre les organismes nuisibles selon des règles internationales que la Côte d’Ivoire a elle-même adoptées.
Cinq mesures pour reprendre la main
Sur instruction du Président Alassane Ouattara, le gouvernement a annoncé cinq mesures pour renforcer la sécurisation phytosanitaire de la filière.
Un grand nettoyage chez les opérateurs. Pour la campagne 2027, 15 exportateurs et 9 stations de conditionnement ont été écartés, soit 24 opérateurs au total. À l’inverse, 33 exportateurs et 34 stations ont été retenus. Les expéditions de mangues par fret aérien sont suspendues pour la prochaine campagne.
Un traitement massif des vergers. 3,5 milliards de FCFA sont mobilisés pour traiter l’ensemble des 20 000 hectares du verger national. Plus de 3 millions de pièges à mouches seront déployés dans les neuf régions productrices avant la prochaine floraison.
Des contrôles et une traçabilité renforcés. Les vérifications seront resserrées à toutes les étapes de la chaîne, du verger au point de sortie du territoire national. Chaque lot devra pouvoir être rattaché à son producteur.
Une gouvernance remaniée. Une Cellule nationale de suivi et de sécurisation des exportations de mangues est en place depuis fin août. La filière a également intégré le dispositif de régulation du Conseil Coton-Anacarde-Karité.
Un audit indépendant. Il portera sur l’approche systémique ivoirienne, c’est-à-dire le dispositif national de lutte contre la mouche des fruits. Sa version révisée sera ensuite soumise à la Commission européenne.
Un retour en 2027, mais sans date
Reste la question que tout le monde se pose : quand les mangues ivoiriennes reprendront-elles la route de l’Europe ? Le ministre s’est montré prudent. Aucune date ferme ne peut être annoncée, la décision de réouverture relevant aussi de la Commission européenne. La Côte d’Ivoire vise une reprise dès la campagne 2027, grâce à une mobilisation accrue de tous les acteurs. Mais la fenêtre est étroite : la saison de commercialisation démarre habituellement en mars, ce qui laisse quelques mois seulement pour traiter les vergers et verrouiller les contrôles.
Le Mali, lui aussi touché par une suspension européenne en septembre 2025 pour des raisons similaires, illustre la sévérité de Bruxelles sur ce dossier.
Le ministre Bruno Koné a lancé un double message aux acteurs de la filière. L’État, a-t-il assuré, prend sa part du fardeau, et elle est lourde. En retour, producteurs, stations de conditionnement et exportateurs devront respecter rigoureusement les nouvelles dispositions : ceux qui s’y plieront seront accompagnés, ceux qui s’en affranchiront seront écartés. Pour le ministre, « une suspension, aussi sérieuse soit-elle, est une épreuve, pas une fin ».