Cheikh Hamidou Kane s'éteint à 98 ans : l'Afrique perd la voix de L'Aventure ambiguë
L'écrivain sénégalais Cheikh Hamidou Kane est décédé samedi soir, 3 octobre 2026, à Dakar. Il avait 98 ans. Avec lui disparaît l'auteur de L'Aventure ambiguë, ce roman publié en 1961 que des millions d'élèves ont ouvert au lycée, de Dakar à Abidjan, et que beaucoup n'ont jamais vraiment refermé.
La nouvelle a rapidement fait le tour du continent. Elle tombe moins de trois semaines après la mort de la philosophe et poétesse ivoirienne Tanella Boni, disparue le 15 septembre à Toulouse. Deux penseurs, deux plumes formées à la philosophie, qui s'en vont presque coup sur coup. Pour les lettres africaines, la rentrée 2026 a un goût de deuil.
Écrivain, philosophe de formation, haut fonctionnaire, ministre, cadre des Nations unies : Cheikh Hamidou Kane a eu plusieurs vies. Mais c'est un livre, et surtout une question, qui gardera son nom vivant.
Un enfant du Fouta entre deux écoles
Tout commence à Matam, dans le nord du Sénégal, où Cheikh Hamidou Kane voit le jour le 2 avril 1928, dans une famille noble et lettrée du Fouta. Son enfance se déroule en partie à Saldé, au bord du fleuve. Comme les garçons de son milieu, il passe d'abord par l'école coranique, sous l'autorité d'un maître exigeant.
Vers l'âge de dix ans, tout bascule : il entre à l'école française. Le petit Cheikh apprend désormais deux langues, deux façons de penser, deux manières d'être au monde. Ce grand écart, il le portera toute sa vie, et il en fera la matière de son œuvre.
Après des classes à Louga, Matam et Saint-Louis, il décroche son baccalauréat au lycée Van-Vollenhoven de Dakar, l'actuel lycée Lamine-Guèye. En 1951, il s'inscrit à l'Institut des hautes études de Dakar, l'ancêtre de l'université Cheikh-Anta-Diop. Dès l'année suivante, cap sur Paris : le lycée Louis-le-Grand, puis la Sorbonne, où il obtient des licences de droit et de philosophie. En 1956, il sort diplômé de l'École nationale de la France d'Outre-mer, l'école qui formait les administrateurs coloniaux. C'est à Paris, loin du fleuve, dans le froid et la solitude, qu'il commence à écrire, dès 1952, l'histoire d'un jeune homme qui lui ressemble beaucoup.
Samba Diallo, le héros qui a parlé pour tout un continent
Ce jeune homme, c'est Samba Diallo. Fils du pays des Diallobé, élève brillant de l'école coranique, il est envoyé à l'école des Blancs sur décision de la Grande Royale, figure maternelle et stratège, convaincue qu'il faut aller apprendre chez l'autre « l'art de vaincre sans avoir raison ». Le garçon ira jusqu'à Paris, jusqu'à la philosophie occidentale. Et à mesure qu'il gagne en savoir, il perd pied dans sa foi et dans son monde d'origine.
Le manuscrit, commencé en 1952, ne paraît qu'en 1961, un an après l'indépendance du Sénégal. Le succès est immédiat. En 1962, le roman décroche le Grand Prix littéraire d'Afrique noire. Il sera ensuite traduit dans une quarantaine de langues. Chinua Achebe le comptait parmi les plus grands romans africains jamais écrits.
Soixante-cinq ans plus tard, le livre n'a pas pris une ride. Il reste au programme dans de nombreux lycées et universités d'Afrique francophone, y compris en Côte d'Ivoire, où des générations d'élèves ont disserté sur le destin tragique de Samba Diallo. Sa question centrale résonne encore chez les jeunes Africains d'aujourd'hui, partagés entre héritage et mondialisation : comment s'ouvrir au monde sans se perdre soi-même ?
Un bâtisseur de l'État, passé par Abidjan
Cheikh Hamidou Kane n'a jamais vécu de sa plume. De retour au Sénégal en 1959, il se met au service du jeune État. Il devient gouverneur de la région de Thiès entre 1960 et 1961, puis haut-commissaire général au Plan auprès du président du Conseil Mamadou Dia. En novembre 1962, il est nommé ministre du Plan. Un mois plus tard, la crise politique qui oppose Dia à Léopold Sédar Senghor éclate : après l'arrestation de Mamadou Dia, il quitte le gouvernement. En 1963, il part comme premier conseiller à l'ambassade du Sénégal au Liberia.
Commence alors un long exil volontaire. Recruté par l'UNICEF, il travaille d'abord à Lagos, puis dirige de 1967 à 1974, depuis Abidjan, le bureau régional pour l'Afrique de l'Ouest et du Centre. La capitale ivoirienne compte ainsi parmi les villes où l'auteur de L'Aventure ambiguë a vécu et travaillé. Il rejoint ensuite le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), à Ottawa, au Canada, dont il devient vice-président.
En 1976, Senghor le rappelle au pays pour reprendre en main ce qui reste de Dakar-Marine, un vaste projet de chantier naval imaginé avec le shah d'Iran. Il s'engage aussi au sein de l'ONG Enda Tiers-monde. En 1978, Senghor le nomme ministre du Développement industriel et de l'Artisanat. Sous Abdou Diouf, il prend ensuite la tête du ministère du Plan et de la Coopération, avant de quitter le gouvernement à sa demande en avril 1988, après près de trente ans de service public.
Trente-quatre ans de silence, puis "Les Gardiens du temple"
Après un tel coup d'éclat, beaucoup attendaient un deuxième livre. Il a fallu patienter plus de trois décennies. En 1995, Cheikh Hamidou Kane publie enfin Les Gardiens du temple, chez Stock. Cette fois, le regard se tourne vers l'Afrique des indépendances : ses coups d'État, ses tensions entre pouvoir politique, armée et traditions, et la place des valeurs anciennes dans les nations nouvelles.
Deux romans en plus de soixante ans de vie littéraire. Une œuvre mince par le nombre de pages, immense par son influence. Cheikh Hamidou Kane l'assumait sans complexe : il n'écrivait que lorsqu'il avait quelque chose d'essentiel à dire.
La reconnaissance, elle, n'a jamais faibli. En 2019, il reçoit le Grand Prix des Mécènes, une distinction littéraire née au Cameroun. En 2023, l'Université virtuelle du Sénégal est rebaptisée Université numérique Cheikh-Hamidou-Kane. Un hommage de son vivant, et un clin d'œil parlant : le nom de l'homme qui s'interrogeait sur le choc entre tradition et modernité orne désormais l'université numérique publique du pays, porte d'entrée de dizaines de milliers de jeunes bacheliers vers l'enseignement supérieur.
Ses dernières années, il les a passées à Dakar, où il recevait volontiers chercheurs, étudiants et écrivains venus l'interroger sur Samba Diallo. Jusqu'au bout, il est resté une conscience respectée, consultée, écoutée bien au-delà des frontières du Sénégal.
Le Sénégal et l'Afrique saluent un monument
L'annonce de sa disparition a provoqué une vague d'hommages. Le président Bassirou Diomaye Faye a salué un homme dont l'œuvre « appartient désormais au patrimoine de notre nation et de toute l'Afrique », rappelant aussi qu'il avait servi le Sénégal comme ministre de la République. Le Premier ministre Ousmane Sonko a rendu hommage à une « voix majeure » de la littérature sénégalaise.
La ministre déléguée chargée de la Culture, Mame Coumba Diop, a évoqué un « homme de conviction, de rigueur et d'humilité ». L'ancien président Macky Sall a lui aussi salué son parcours au service de l'État. Au-delà des frontières, le président béninois Romuald Wadagni a rendu hommage à une grande voix de la génération des indépendances. L'Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar a, de son côté, rappelé que sa pensée continuera de nourrir étudiants et chercheurs.
Dimanche 4 octobre, la levée du corps s'est déroulée à l'hôpital Fann, à Dakar, en présence du Premier ministre, de membres du gouvernement et de nombreuses personnalités. Cheikh Hamidou Kane a ensuite été inhumé dans l'après-midi au cimetière musulman de Yoff.
Dans les salles de classe, pourtant, Samba Diallo continue son voyage. Chaque année, de nouveaux élèves découvrent ce garçon du pays des Diallobé, déchiré entre la voix du maître coranique et celle des philosophes européens. Et chaque année, quelqu'un, quelque part entre Dakar et Abidjan, se reconnaît dans sa question.