Excision : le mal silencieux qui continue de frapper des femmes en Afrique
Tout est parti d'une poignée de publications. À la mi-août 2026, un collectif d'hommes maliens a lancé sur les réseaux sociaux une campagne numérique baptisée « Oui à l'excision », assumant ouvertement son soutien à la pratique et la présentant comme un pilier de leur identité culturelle et religieuse. Affiches et slogans ont commencé à circuler en ligne, parmi lesquels « Nous voulons la protéger », une formule présentée par ses auteurs comme une défense de la féminité et de la pudeur, mais reçue par beaucoup comme un détournement cynique du vocabulaire de la protection. Ce qui aurait pu rester un débat local a très vite dépassé les frontières maliennes.
Une vague d'indignation qui traverse le continent
En Côte d'Ivoire, en Togo, mais aussi dans plusieurs autres pays d'Afrique de l'Ouest, la nouvelle a suscité une mobilisation quasi immédiate. Sur les réseaux sociaux, internautes, associations féminines et organisations non gouvernementales engagées dans la lutte contre les mutilations génitales féminines ont multiplié les prises de position pour dénoncer cette campagne, qu'elles perçoivent comme une remise en cause frontale de décennies d'efforts de sensibilisation.
Fait notable : la contestation n'est pas venue que de l'extérieur. Au Mali même, des hommes et des femmes ont commencé à se faire entendre publiquement pour désapprouver cette initiative, un signe que le rapport de force autour de la question n'est plus aussi figé qu'on pourrait le croire dans un pays où la pratique reste pourtant massivement répandue et socialement acceptée.
Pour de nombreuses survivantes, la vue de ces publications en ligne a rouvert des blessures que le temps n'avait pas totalement refermées. Plusieurs témoignages ont resurgi ces derniers jours, de femmes racontant à nouveau la douleur de l'intervention subie enfant, les complications physiques qui ont suivi pendant des années, et le sentiment d'avoir été dépossédées de leur propre corps sans jamais avoir pu donner leur consentement.
Un pays où la pratique reste massive
Cette polémique ne surgit pas dans le vide. Le Mali affiche l'un des taux de prévalence les plus élevés au monde : selon les données les plus récentes, près de 89 % des femmes âgées de 15 à 49 ans ont subi une mutilation génitale, un chiffre resté quasiment inchangé depuis des décennies. Chez les filles de 15 à 19 ans, la proportion dépasse encore les 86 %, preuve que la transmission intergénérationnelle de la pratique reste extrêmement forte.
Plus préoccupant encore, des enquêtes de terrain montrent qu'une large majorité de la population malienne, hommes comme femmes, continue de penser que l'excision devrait se poursuivre. Ce niveau d'adhésion sociale explique en grande partie pourquoi le pays, malgré des projets de loi en discussion depuis plus de vingt ans, n'est toujours pas parvenu à voter un texte criminalisant spécifiquement la pratique. Seule une circulaire ministérielle interdit l'excision dans les établissements de santé publics depuis 1999 ; en dehors de ce cadre étroit, aucune base légale ne permet aujourd'hui de poursuivre les auteurs de mutilations.
Ce que cette affaire a révélé
C'est précisément ce vide juridique, combiné à l'ampleur du soutien social à la pratique, qui rend une campagne comme celle lancée au Mali si sensible : elle offre une caisse de résonance publique à un discours que les autorités sanitaires, les organisations internationales et des générations de militantes tentent justement de faire reculer depuis des années.
Mais l'épisode a aussi eu un effet inattendu. En provoquant une réaction en chaîne dans plusieurs pays du continent, cette campagne a remis le sujet de l'excision au centre du débat public, loin des statistiques froides et des rapports institutionnels. Elle a permis à des survivantes de reprendre la parole, à des ONG de rappeler l'ampleur du phénomène, et à une partie de la société malienne elle-même de montrer qu'elle n'est pas unanimement acquise à cette tradition. Reste à savoir si cette mobilisation, née dans la controverse, saura se transformer en un mouvement durable de sensibilisation.