Migrants expulsés : la Côte d'Ivoire rejette la demande américaine d'accueillir des non-Ivoiriens
Sollicitée par l'administration Trump pour accueillir des migrants expulsés qui ne sont pas ivoiriens, Abidjan a dit non. Une enquête internationale révèle que presque tout le continent a été démarché.
C'est une révélation qui fait du bruit, à Abidjan comme ailleurs sur le continent. La Côte d'Ivoire fait partie des pays africains qui ont refusé d'entrer dans le vaste système d'expulsions vers des pays tiers mis en place par Washington. L'information ressort de l'enquête internationale « The Deportation Project », publiée le 21 septembre 2026 par un consortium de 26 médias coordonné par Forbidden Stories. Parmi les partenaires de ce travail figurent le Washington Post, France 24 et RFI.
Le principe de ces accords a de quoi surprendre : une personne peut être expulsée des États-Unis vers un pays dont elle n'est pas ressortissante et avec lequel elle n'a parfois aucun lien. Et l'Afrique se trouve au cœur de cette stratégie.
49 pays africains sur 54 démarchés
L'ampleur de l'opération donne le vertige. Selon l'enquête, Washington a approché 49 des 54 pays du continent pour leur proposer d'accueillir des expulsés d'autres nationalités. Autrement dit, quasiment toute l'Afrique a reçu la proposition américaine.
Les chiffres collectés par le consortium en six mois montrent qu'il ne s'agit pas d'une politique marginale. Depuis janvier 2025, au moins 25 447 personnes ont été expulsées des États-Unis vers 28 pays qui ne sont pas les leurs, dans le cadre d'accords conclus avec 35 États. Côté financement, Washington aurait autorisé ou promis au moins 410 millions de dollars pour faire tourner ces dispositifs.
La mission d'un émissaire américain à Abidjan
Pour Abidjan, tout se serait joué au début de l'été. À la mi-juin 2026, un responsable du Département d'État américain a fait escale dans la capitale économique ivoirienne, au cours d'une tournée en Afrique de l'Ouest et en Afrique centrale. Il s'agit de Christian Ehrhardt, patron de l'Office of Remigration, un bureau chargé de négocier avec des gouvernements étrangers l'accueil de ces personnes expulsées.
La démarche n'a pas porté ses fruits. D'après le Washington Post, les discussions menées à Abidjan n'ont pas abouti et les autorités ivoiriennes auraient décliné la proposition. La Côte d'Ivoire n'apparaît d'ailleurs pas, dans les données américaines publiées pour juin 2026, parmi les pays disposant d'un accord opérationnel de ce type.
Ce refus s'inscrit dans une relation déjà délicate entre les deux pays. Depuis décembre 2025, les Ivoiriens sont soumis à des restrictions partielles pour l'obtention de visas américains.
Le Nigeria et le Burkina Faso avaient déjà dit non
Abidjan n'est pas seule sur cette ligne. Le Burkina Faso avait ouvert le bal dès octobre 2025. Son ministre des Affaires étrangères, Karamoko Jean-Marie Traoré, avait qualifié la proposition américaine d'« indécente », la jugeant contraire à la vision de dignité portée par le capitaine Ibrahim Traoré. Il avait résumé la position de Ouagadougou en affirmant que son pays était une terre de dignité, et non de déportation. Coïncidence ou pas, quelques heures plus tôt, l'ambassade américaine à Ouagadougou avait suspendu la plupart de ses services de visas.
Au Nigeria, le ton avait été tout aussi tranché, et même teinté d'humour. En juillet 2025, le chef de la diplomatie Yusuf Tuggar avait expliqué que son pays, avec déjà plus de 230 millions d'habitants, avait suffisamment de problèmes à régler et ne pouvait pas accueillir des déportés vénézuéliens. Il était allé jusqu'à citer le groupe de rap américain Public Enemy pour appuyer son propos. À Abuja, beaucoup ont d'ailleurs vu dans les restrictions de visas américaines imposées au même moment une forme de pression liée à ce refus.
Le Liberia voisin, lui, a accepté
Face à ces refus, d'autres capitales ont fait le choix inverse. Juste à côté de la Côte d'Ivoire, le Liberia s'est engagé à recevoir jusqu'à 1 200 expulsés en un an, et les premiers sont arrivés à Monrovia le 20 août. La RDC, le Cameroun ou encore le Ghana ont eux aussi accepté d'accueillir des migrants expulsés.
Certains ont négocié des contreparties. L'Eswatini a ainsi obtenu 5,1 millions de dollars en échange de l'accueil de 160 personnes maximum. Au Ghana, les conditions de ces transferts ont suscité l'indignation : des migrants ouest-africains y sont arrivés sans le moindre document d'identité, après des mois passés en détention aux États-Unis, avant que certains ne soient renvoyés de force vers leur pays d'origine.
Une politique désormais contestée aux États-Unis
Le système vacille aussi sur le terrain judiciaire américain. Le 18 septembre, une cour d'appel fédérale a jugé cette politique illégale, estimant que les expulsés ne disposaient pas d'un délai suffisant pour contester leur destination.
Pour les pays africains, l'équation reste pourtant délicate. Dire oui, c'est s'exposer aux critiques sur les droits humains et accueillir des personnes sans aucune attache locale. Dire non, c'est prendre le risque de voir Washington durcir le ton, notamment sur les visas, comme l'ont vécu le Burkina Faso et le Nigeria. En choisissant la seconde option, la Côte d'Ivoire affiche une position claire, dans un bras de fer diplomatique dont l'issue reste encore incertaine.