Abidjan, une ville-mémoire : ce que racontent le nom de certaines communes
Abidjan n’est pas qu’une capitale économique. Elle est d’abord une géographie habitée par les Tchaman (Atchan), structurée par des classes d’âge, des génies tutélaires et des mémoires lignagères. Les toponymes qui scandent la ville ne sont pas de simples étiquettes administratives : ils sont des archives orales.
Lokodjro : le pacte avec le génie
À l’origine, les Bidjan vivaient à Bidjan N’gbromin. Deux chasseurs découvrent la lagune et rencontrent des pêcheurs parlant la langue tchaman. Une mission est envoyée. Arrivés au bord d’une rivière, les émissaires sont confrontés à un génie du lieu, Lokodjro. L’injonction est claire : adopter son nom ou périr.
Le village abandonne alors son nom initial, Gobolokaka, pour devenir Lokodjro.
Ce récit fondateur révèle une conception atchan du territoire : on n’habite pas un espace, on négocie avec lui. Le nom consacre un pacte cosmologique. Abidjan, dès l’origine, est une ville de médiation entre visible et invisible.
Anoumabo : de la dérision à la recomposition transfrontalière
Anoumabo et Lokodjro formaient initialement une seule entité. À la suite d’une querelle, un groupe se détache et fonde un nouveau village nommé Blégui. Mais les anciens de Lokodjro les tournent en dérision : Doubléyo, « le quartier des femmes », car deux femmes bannies pour sorcellerie les avaient accueillis.
Le stigmate finit par s’imposer.
Plus tard, des migrants venus de la Gold Coast (actuel Ghana) reconnaissent dans le lieu une ressemblance avec leur ville d’origine, Anomabu. Ils proposent le nom. Les anciens acceptent. Doubléyo devient Anoumabo. Ce toponyme raconte trois dynamiques : dissidence interne, circulation régionale et capacité d’adaptation. Abidjan est déjà un carrefour ouest-africain.
Yopougon : l’hospitalité comme matrice identitaire
Les Yopougon, autrefois appelés Nségon, sont une branche dissidente des Bidjan. Après plusieurs exils vers l’ouest, ils s’installent sur les terres cultivées d’une vieille dame nommée Yopou.
Elle accepte de leur céder une partie de ses champs. En reconnaissance, les Nségon prennent le nom de Yopougon : « ceux qui habitent sur le champ de Yopou ».
Le plus vaste ensemble urbain d’Abidjan porte donc le nom d’une femme. Ce fait est loin d’être anodin dans une société où la mémoire territoriale est fortement genrée. L’hospitalité féminine devient fondatrice d’identité collective.
Songon Mgbraté : quand le nom conjure le malheur
La création de Songon Mgbraté trouve son origine dans une découverte fortuite. Anangba, chasseur du quartier Agbian, disparaît plusieurs jours avant d’être retrouvé au bord d’une rivière débouchant sur la lagune. Il y rencontre des pêcheurs ahizi et découvre une ressource nouvelle pour les siens : le poisson. Initié par le geste allumer le feu, griller, goûter il comprend que cette pratique peut transformer l’équilibre alimentaire et économique de son village. De retour à Assomougon, il présente le poisson fumé au chef et aux habitants, suscitant un intérêt immédiat.
Convaincu, le chef mandate des représentants de chaque quartier pour vérifier les dires du chasseur. La démonstration est concluante. Progressivement, les familles quittent Assomougon pour s’installer près de la lagune, amorçant une transition stratégique vers un espace plus riche en ressources halieutiques. Le campement d’Anangba devient un point de fixation durable, renforcé par l’arrivée d’autres groupes, notamment celui de Mgbadja à la suite d’un accident de chasse.
Cependant, l’installation n’est pas immédiatement prospère. Une série de décès d’enfants frappe la communauté. Dans la cosmologie atchan, ces événements traduisent un déséquilibre avec les forces invisibles du territoire. Le génie du lieu, Adissi, intervient alors et exige que les habitants adoptent le nom de son épouse, Mgbraté, afin de mettre fin au malheur et de sceller un pacte spirituel avec la terre.
Le campement prend ainsi le nom de Songon Mgbraté. Cette fondation illustre une logique propre aux sociétés atchan : une ville ne naît pas seulement d’une opportunité économique, mais d’une négociation entre l’humain et l’invisible. Entre découverte productive, décision politique et validation rituelle, Songon Mgbraté s’inscrit comme un exemple de l’intelligence territoriale qui a structuré la métropole lagunaire bien avant l’époque coloniale.
Une métropole atchan à relire
À la lumière du retour du Djidji Ayôkwê, ces récits prennent une résonance particulière. Abidjan n’est donc pas née en 1893 avec l’administration coloniale. Elle est l’héritière d’un réseau de villages atchan structurés, nommés, disputés et sanctuarisés.
Relire les noms des communes, c’est déconstruire l’idée d’une ville sans profondeur précoloniale. C’est restituer à la métropole son substrat tchaman. Dans un contexte où la jeunesse interroge ses racines, la toponymie devient un outil pédagogique puissant. Chaque panneau de quartier pourrait être accompagné de son récit fondateur. Chaque commune pourrait enseigner l’étymologie de son nom. Car une ville qui connaît l’origine de ses mots est une ville qui maîtrise son récit.
Le retour du Djidji Ayôkwê invite à cette exigence : replacer l’histoire à sa place, non comme nostalgie, mais comme socle stratégique. Abidjan n’est pas seulement une capitale économique ; elle est une archive vivante atchan.