Dakar 2026 : quand la cérémonie des JOJ s’habille en « Carbone 14 » pour saluer Cheikh Anta Diop
Samedi 31 octobre, le stade Abdoulaye Wade de Diamniadio a vibré pour l’ouverture des premiers Jeux olympiques de la jeunesse organisés sur le sol africain. Dans ce déluge de danses, de costumes et de lumière, un tableau a pourtant fait lever des têtes. Des comédiens en blouse blanche, avec dans le dos les lettres « CARBONE 14 », ont rendu hommage à l’un des plus grands esprits du continent : Cheikh Anta Diop.
Une graine, une phrase, un héritage
Sur scène, les blouses entourent Sitoé, l’héroïne du spectacle. L’un des comédiens incarne le savant et lui remet une graine, accompagnée d’une phrase simple : tout le savoir de l’Afrique tient dans cette graine. Quand les comédiens s’éloignent, leurs dos alignés épellent « Carbone 14 », le nom du laboratoire que Cheikh Anta Diop a bâti à Dakar.
Le choix n’a rien d’anodin. Quarante ans après sa mort, Dakar accueille le premier événement olympique de l’histoire africaine, et c’est la science du savant qui s’invite au cœur de la fête. La cérémonie, dirigée par Khady Niang avec une mise en scène signée Adama Diop, devait mettre en valeur l’identité sénégalaise et la diversité culturelle du continent. Elle s’est conclue par l’allumage de la vasque par les jeunes escrimeurs Abdou Rahmane et Marième Sy, après le discours d’ouverture officielle du président Bassirou Diomaye Faye.
Qui était vraiment Cheikh Anta Diop ?
Né le 29 décembre 1923 à Caytou, dans la région de Diourbel, Cheikh Anta Diop grandit entre l’école coranique et l’école française avant de partir pour Paris. Là-bas, il mène de front les sciences humaines et les sciences exactes. Étudiant, il porte une conviction qui va à contre-courant de son époque : l’Égypte des pharaons était une civilisation noire africaine.
L’idée dérange. En 1951, sa thèse sur le sujet ne trouve pas de jury à la Sorbonne. Il la publie en 1954 sous le titre Nations nègres et culture, un livre qui finira par devenir une référence. Le monde universitaire, lui, reste longtemps sceptique, parfois piégé par les préjugés hérités de la colonisation. Il décroche finalement son doctorat ès lettres en 1960.
Le physicien qui voulait des preuves
Pour étayer ses idées par la science, Diop se forme à la physique nucléaire au Collège de France. De retour à Dakar en 1960, il enseigne à l’université et se lance dans un chantier titanesque : doter l’Afrique noire d’un laboratoire de datation au radiocarbone, au sein de l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN), avec le soutien de Théodore Monod. Son existence est officialisée en avril 1963 par une note de service. Il faudra quatre ans, entre le premier coup de pioche et la mise en service, pour que l’instrument fonctionne, en 1966.
Le principe tient en une idée : à la mort d’un être vivant, le carbone 14 qu’il contient n’est plus renouvelé et se désintègre à un rythme connu. Mesurer ce qu’il en reste dans un os ou un charbon de bois permet de le dater. Avec ce laboratoire, les chercheurs africains ne dépendent plus uniquement des laboratoires occidentaux pour dater leurs propres découvertes.
Un laboratoire qui s’endort, puis se réveille
Cheikh Anta Diop dirige son laboratoire jusqu’à sa mort, le 7 février 1986, à Dakar. Il repose à Caytou, près de son grand-père. Sans lui, les activités s’arrêtent et le laboratoire sombre dans un long sommeil. Il sera ensuite rénové et reprendra ses datations en 2003, selon Nektar. L’université de Dakar porte aujourd’hui son nom, et le laboratoire poursuit ses activités au sein de l’IFAN.
C’est ce fil que la cérémonie des JOJ a tiré. Un laboratoire, une graine, des blouses blanches : en quelques minutes, la scène a rappelé à toute une jeunesse, celle des Jeux comme celle des écrans, qu’avant d’être un nom de campus, Cheikh Anta Diop fut un chercheur têtu qui voulait que l’Afrique écrive elle-même son histoire.