L'Afrique et l'écrit : 8 systèmes d’écriture nés sur le continent à connaître
L’Afrique est encore trop souvent présentée comme un continent qui aurait découvert l’écriture tardivement, sous l’influence de contacts extérieurs. Cette vision, héritée de constructions idéologiques coloniales, occulte une réalité historique pourtant solidement établie : des systèmes d’écriture ont existé en Afrique depuis l’Antiquité, développés par des sociétés africaines pour répondre à leurs propres besoins linguistiques, politiques, culturels et spirituels.
Ces traditions graphiques témoignent d’une véritable souveraineté intellectuelle, que l’on peut qualifier de souveraineté graphique. Elles prouvent que l’Afrique n’a jamais été étrangère à l’écrit, mais qu’elle a produit des formes multiples, originales et fonctionnelles d’écriture bien avant la colonisation.
1. L'écriture Medou Neter – Égypte
Apparue vers 3400 avant notre ère dans la vallée du Nil, l’écriture égyptienne antique, appelée Medou Neter (« paroles divines »), est l’un des plus anciens systèmes d’écriture connus au monde. Elle reposait sur un corpus de plusieurs centaines de signes, environ 700 à l’Ancien Empire, pouvant dépasser 1 000 signes à certaines périodes tardives.
Ce système associait des signes figuratifs, phonétiques et des déterminatifs permettant d’exprimer des sons, des idées et des concepts abstraits. Utilisée dans l’administration, la religion, les sciences, la médecine et la philosophie, cette écriture était considérée comme sacrée et indissociable de l’ordre cosmique.
2. L'écriture Guèze ou Ge’ez – Éthiopie
Le Ge’ez est apparu au cours du premier millénaire avant notre ère sur les hauts plateaux d’Éthiopie. Ce système alphasyllabaire compte 182 caractères, chacun intégrant une consonne et une voyelle dans une seule forme graphique.
Sa remarquable stabilité lui a permis de traverser les siècles. Encore utilisé aujourd’hui dans les contextes liturgiques et comme base graphique de langues vivantes telles que l’amharique et le tigrinya, le Ge’ez témoigne d’une continuité écrite africaine exceptionnelle.
3. L'écriture Bamoun – Cameroun (bamoun)
L’écriture bamoun, connue sous le nom de Shumom, existait avant le XIXᵉ siècle et a été formalisée à partir de 1896 sous l’impulsion du roi Ibrahim Njoya, souverain du royaume bamoun. Dans sa forme finale, le système comptait environ 80 signes syllabiques.
Le roi Njoya a fait imprimer des livres, fondé des écoles et encouragé l’usage du Shumom dans l’administration et l’éducation. Cette dynamique a été interrompue par l’interdiction coloniale française, qui a freiné le développement d’une tradition écrite africaine institutionnalisée.
4. L'écriture Nsibidi – Nigeria et Cameroun
Le Nsibidi est un système de symboles pictographiques et idéographiques ancestral, apparu plusieurs siècles avant la colonisation dans la région de la Cross River. Il était utilisé notamment par les peuples Ejagham, Efik, Igbo et Ibibio.
Ce système comprend plusieurs milliers de symboles, dont environ 500 signes documentés à ce jour. Il permettait de transmettre des idées complexes, des règles sociales, des décisions juridiques et des messages politiques, souvent dans des cadres initiatiques.
L’écriture mendé est apparue au début du XXᵉ siècle en Sierra Leone. Elle repose sur un syllabaire d’environ 212 signes, chaque signe correspondant à une syllabe de la langue mendé.
Utilisée pour l’enseignement, la correspondance et la transmission du savoir, elle illustre la capacité des sociétés africaines à concevoir des systèmes d’écriture adaptés à leurs structures linguistiques propres.
Créée en 1950 par Frédéric Bruly Bouabré, l'écriture bété est un syllabaire de 448 pictogrammes représentatifs d'idées, d'objets ou d'actions. Conçue pour transcrire la langue bébé et préserver les traditions orales, elle valorise le rôle central de l'image et du symbole dans la transmission africaine du savoir. Utilisée dans l'art et inspirant des projets numériques actuels en Côte d'Ivoire
7. Lybico-berbère – Afrique du Nord
L'écriture lybico-berbère apparaît en Afrique du Nord dès le VIe siècle avant notre ère. Ce système consonantique comprenait entre 22 et 27 caractères selon les régions.
Il était gravé sur la pierre, le bois ou le métal, et pouvait se lire horizontalement, verticalement ou même de bas en haut, une particularité qui souligne l’originalité du génie graphique africain. Il est l’ancêtre direct du tifinagh, encore utilisé aujourd’hui.
8. Écriture vaï – Liberia et Sierra Leone
L’écriture vaï est apparue vers 1833 au Liberia et en Sierra Leone. Il s’agit d’un syllabaire composé d’environ 200 signes, attribué à Momolu Duwalu Bukele.
Rapidement adoptée, elle a servi à l’enseignement, à l’administration locale et à la correspondance privée, démontrant l’efficacité et la durabilité des créations écrites africaines.
Les écritures africaines présentées ici révèlent une histoire longue, cohérente et profondément enracinée de la pensée écrite sur le continent. Ils existent de nombreux d'autres écritures à travers le continent, elles illustrent une souveraineté graphique millénaire, fondée sur l’invention, l’adaptation linguistique et la transmission du savoir.
Reconnaître ces écritures, c’est restituer à l’Afrique sa place légitime dans l’histoire mondiale de l’écriture et comprendre que l’écrit africain n’a jamais été une importation, mais une création autonome, plurielle et vivante.