Publicité

Quand le mot « red flag » conduit à un meurtre d'une fille : l'affaire de Gonzagueville révolte la Côte d'Ivoire

Quand le mot « red flag » conduit à un meurtre d'une fille : l'affaire de Gonzagueville révolte la Côte d'Ivoire
Une jeune fille de 18 ans retrouvée morte dans une décharge, un suspect de 20 ans qui parle de « red flag » à 150 000F. Face à la polémique, La Ligue récadre : pour elle, il s'agit d'un féminicide, et le seul coupable est le criminel.
Publicité

Il aura fallu plus de sept semaines à la police pour mettre la main sur lui. Interpellé le 27 octobre 2026, le principal suspect du meurtre d'une jeune fille de 18 ans, retrouvée sans vie début septembre dans une décharge de Gonzagueville, à Port-Bouët, s'est exprimé au journal de 20h de la RTI. Ses mots, devenus viraux sur les réseaux sociaux, ont déclenché un tollé : un « red flag » lancé à la victime sur l'argent aurait, dit-il, tout fait basculer. Mais entre cette version et celle de la police, un fossé existe. Et La Ligue a tenu à rappeler une chose : on ne tue pas pour un iPhone ni pour une phrase.

Publicité

Une découverte macabre à Gonzagueville

Tout commence le vendredi 4 septembre 2026. Dans une décharge d'ordures ménagères de Gonzagueville, dans la commune de Port-Bouët, à Abidjan, le corps sans vie d'une jeune fille est découvert, baignant dans une mare de sang. Elle est identifiée par les initiales D.A.P. Elle avait 18 ans.

L'enquête est confiée à la Brigade de recherche et d'intervention (BRI). Pendant des semaines, l'affaire reste sans réponse. Puis, le 27 octobre, la Police nationale annonce l'interpellation d'un jeune homme de 20 ans, identifié par les initiales K.K.F.A., dans le cadre de l'opération « Épervier spécial ». Il doit être présenté au parquet d'Abidjan, selon les informations relayées par la presse ivoirienne.

« Un garçon qui n'a pas 150 000 F, c'est un red flag »

Publicité

C'est au journal de 20h de la RTI que l'affaire prend une autre dimension. Face caméra, vêtu d'un tee-shirt portant la mention « Violon DPC », le suspect livre son récit.

« Elle m'a dit : "Un garçon qui n'a pas 150 000 F, c'est un red flag." Ça m'a frustré et la bagarre a commencé. Je l'ai tapée avec un objet et après, elle ne répondait plus... »

Extrait du témoignage du suspect, diffusé au 20h de la RTI

Quelques secondes de vidéo, et la toile s'embrase. Sur TikTok, la séquence cumule des dizaines de milliers de likes et des milliers de commentaires. Le « red flag », expression bien connue de la jeunesse pour désigner un signal d'alerte dans une relation, se retrouve au centre d'un débat aussi vif que glaçant : peut-on réduire un meurtre à une remarque sur l'argent ?

Deux versions qui ne racontent pas la même histoire

Car la parole du suspect à la télévision n'est pas la seule version. La note de la Direction générale de la Police nationale, relayée notamment par Abidjan.net et plusieurs autres médias, décrit un enchaînement différent.

Selon les déclarations du suspect rapportées par les enquêteurs, la jeune fille souhaitait échanger son iPhone 12 contre un iPhone 13. Il lui aurait proposé son aide et l'aurait invitée chez lui. Sur place, il aurait finalement avoué ne pas vouloir l'aider à changer son téléphone, mais avoir envie d'avoir des rapports sexuels avec elle. Elle aurait refusé.

Une bagarre aurait alors éclaté. Toujours d'après ses déclarations, il aurait frappé la jeune fille avec un morceau de bois poli trouvé dans sa chambre, avant de transporter le corps jusqu'à la décharge où il a été abandonné.

Selon Mousso News, la victime présentait une profonde blessure à la nuque, compatible avec l'usage d'un objet contondant.

Pour résumer, le suspect évoque d'un côté la frustration née d'un « red flag » sur l'argent, de l'autre un refus de rapport sexuel. Les deux récits viennent de lui. Aucun n'a, à ce stade, été validé par la justice.

La Ligue monte au créneau : « C'est un féminicide »

Publicité

Face à l'ampleur de la polémique, La Ligue est sortie de son silence avec un visuel sans équivoque, partagé sur ses réseaux.

« Elle n'est pas morte à cause d'un iPhone. Il l'a tuée parce qu'elle a refusé de coucher avec lui. C'est un féminicide et le seul coupable, c'est le criminel. »

Message de La Ligue, accompagné du hashtag #LegiferezSurLeFeminicide

Le message a un double objectif. D'abord, empêcher que la victime soit tenue, même indirectement, pour responsable de son sort, qu'il s'agisse de son téléphone, de ses mots ou de son refus. Ensuite, replacer le drame dans un cadre plus large : celui des violences faites aux femmes, que l'organisation réclame de voir mieux nommées dans la loi.

Le hashtag #LegiferezSurLeFeminicide résume le combat. En Côte d'Ivoire, le terme « féminicide » ne figure pas en tant que tel dans le Code pénal. C'est précisément ce que réclament depuis des mois les associations de défense des droits des femmes.

Un combat qui ne date pas d'hier

La Ligue ivoirienne pour les droits des femmes, dont la présidente Mégane Boho s'était exprimée sur RFI, avait déjà marché dans les rues d'Abidjan le 14 décembre 2024 pour demander l'inscription du féminicide dans la loi. « Comment peut-on lutter contre quelque chose qu'on ne nomme pas ? », interrogeait-elle alors. Les associations réclament aussi la publication systématique de chiffres pour mieux accompagner les victimes.

Les données disponibles donnent la mesure du problème : les autorités avaient recensé 8 800 cas de violences basées sur le genre en 2023, et Abidjan avait enregistré 416 cas de féminicide en 2020. En mars 2025, l'organisation dénonçait déjà « le manque de diligence dans les enquêtes et la culture de l'impunité » qui, selon elle, renforcent le cycle de la violence.

Une enquête qui doit encore parler

Pour l'heure, le suspect doit être présenté au parquet et reste présumé innocent jusqu'à une éventuelle condamnation. Les circonstances exactes du décès et la cause précise de la mort devront être établies par l'enquête. Les zones d'ombre ne manquent pas : pourquoi deux versions différentes du déclencheur ? Que s'est-il réellement passé dans cette chambre ? Et comment un corps est-il resté plus de sept semaines sans qu'un coupable soit identifié ?

Ce qui est certain, en revanche, c'est qu'une jeune fille de 18 ans est morte. Et que sa mort, quelle qu'en soit la cause avancée, continue de bousculer une jeunesse ivoirienne qui s'interroge sur les mots, l'argent, le consentement et la violence.

Publicité
Loading discussion…
Dernières vidéos
Publicité