Côte d'Ivoire : il y a 24 ans jour pour jour, la nuit qui a fait basculer le pays dans la guerre
Vingt-quatre ans après, le souvenir reste vif. Ce 19 septembre 2026 marque l'anniversaire d'une nuit que beaucoup d'Ivoiriens n'ont jamais vraiment fini de digérer : celle où le pays a basculé, en quelques heures, d'une routine politique tendue à une guerre qui allait diviser le territoire en deux pendant près de dix ans.
Une aube d'armes lourdes
Vers 3 heures du matin, la Côte d'Ivoire se réveille sous le crépitement d'armes automatiques, à Abidjan mais aussi à Bouaké et Korhogo, dans le nord du pays. En quelques minutes, plusieurs casernes et gendarmeries de la capitale économique sont prises d'assaut. Au total, environ 750 hommes participent à l'offensive, menée simultanément dans les trois villes.
Dans un premier temps, personne ne sait vraiment nommer ce qui est en train de se produire. Le ministre de la Défense de l'époque, Moïse Lida Kouassi, évoque une mutinerie lancée par des soldats qui devaient être démobilisés en décembre. Mais l'ampleur des combats et la coordination des attaques font rapidement pencher la balance vers une autre lecture des événements
Le général Gueï, désigné puis tué
Dès la matinée, l'entourage du président Laurent Gbagbo alors en visite officielle en Italie désigne publiquement le général Robert Gueï comme l'instigateur du soulèvement. L'homme n'est pas un inconnu : il avait déjà pris le pouvoir par un coup d'État en décembre 1999, avant de devoir le quitter sous la pression de la rue après s'être autoproclamé vainqueur de la présidentielle d'octobre 2000.
Quelques heures plus tard, la nouvelle tombe : le corps du général Gueï est retrouvé dans une rue d'Abidjan. Il est tué par les forces gouvernementales avec une grande partie de sa famille, les autorités le croyant à tort responsable de l'orchestration du putsch. Le mystère autour des circonstances exactes de sa mort n'a, à ce jour, jamais été totalement dissipé.
Il n'est pas la seule victime de premier plan de cette journée noire. Le ministre de l'Intérieur, Émile Boga Doudou, est tué par les rebelles dès le début de la mutinerie. Alassane Ouattara, alors président du Rassemblement des républicains, échappe de justesse à une tentative d'assassinat et se réfugie avec sa famille chez l'ambassadeur d'Allemagne.
Abidjan tient, le Nord bascule
Au terme d'une journée de combats qui font près de 300 morts, les troupes loyalistes finissent par reprendre le contrôle d'Abidjan. Mais ailleurs, le scénario est tout autre : les rebelles échouent à prendre la capitale économique, mais s'emparent des principales localités du nord du pays, Bouaké et Korhogo.
De retour précipitamment en Côte d'Ivoire, le président Gbagbo tient à couper court à toute confusion sur l'origine des assaillants. Il affirme que les assaillants utilisent des armes lourdes et nouvelles, dont ne dispose pas l'armée ivoirienne, suggérant qu'il ne s'agit pas d'une rébellion interne mais d'une attaque extérieure. Les regards se tournent alors vers les voisins de la Côte d'Ivoire, en particulier le Burkina Faso, accusé sans jamais être officiellement nommé.
Des origines encore floues
Le mobile initial de la révolte, lui, plonge ses racines dans les rangs mêmes de l'armée. Les frustrations des soldats fidèles au général Gueï, mis en cause par leur démobilisation, sont considérées comme l'un des déclencheurs du soulèvement — nombre d'entre eux ayant caché leurs armes plutôt que de les rendre.
Mais très vite, l'affaire dépasse le simple cadre d'une mutinerie de casernes. Les assaillants, équipés d'armes neuves et appuyés par des combattants venus de plusieurs pays de la région, disposent d'une importante manne financière dont l'origine reste inconnue. Repliés sur Bouaké, ils tentent d'abord de se faire passer pour de simples soldats mutinés, avant que leur opération ne rencontre le soutien des populations du Nord
Une décennie de fracture
En quarante-huit heures, le pays a changé de visage. La Côte d'Ivoire se retrouve coupée en deux zones : le sud sous contrôle gouvernemental, le centre, le nord et l'ouest aux mains des rebelles, bientôt organisés au sein du Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire dirigé par Guillaume Soro.
Face à l'urgence, la communauté internationale se mobilise. Trois jours après le début des combats, des troupes françaises arrivent en renfort à Abidjan, avant d'être envoyées vers Yamoussoukro et Bouaké dans le cadre d'un dispositif présenté comme dissuasif, destiné à protéger les ressortissants étrangers. Des forces spéciales américaines sont également déployées quelques jours plus tard.
Ce qui commence comme une nuit de tirs isolés dans quelques casernes va, en réalité, ouvrir une crise politico-militaire dont les répliques se feront sentir pendant près de dix ans, jusqu'aux accords de Ouagadougou. Une génération entière d'Ivoiriens a grandi avec ce 19 septembre 2002 en toile de fond un jour où le pays s'est réveillé sans savoir qu'il ne serait plus jamais tout à fait le même.