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Côte d'Ivoire en deuil : la philosophe et écrivaine Tanella Boni s'est éteinte à 72 ans

Côte d'Ivoire en deuil : la philosophe et écrivaine Tanella Boni s'est éteinte à 72 ans
Une immense figure de la littérature africaine vient de tirer sa révérence. Tanella Boni, philosophe, poétesse et romancière ivoirienne de renommée mondiale, est décédée le 15 septembre 2026 à Toulouse, en France, dans sa 72e année.
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La nouvelle a été officiellement annoncée par la ministre de la Culture et de la Francophonie, Françoise Remarck, qui a exprimé « la profonde douleur » du ministère face à ce « rappel à Dieu ». Dans son communiqué, la ministre a adressé ses condoléances à la famille de la défunte, à son époux Koné Tiékoura, ainsi qu'à ses enfants et petits-enfants, tout en soulignant que ce départ « vient éprouver » toute la famille du livre ivoirien.

Sur les réseaux sociaux, l'émotion est immense. Des proches collaborateurs, des écrivains et des amoureux de la poésie ivoirienne et internationaux saluent la mémoire d'une femme qui a marqué des générations entières de lecteurs et d'auteurs à travers le continent et au-delà.

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Une enfance silencieuse, un destin hors norme

Née en 1954 à Abidjan, Tanella Boni grandit entourée de plusieurs sœurs. Fait peu connu de son parcours : elle reste mutique jusqu'à l'âge de 12 ans, avant de devenir, des décennies plus tard, l'une des voix les plus puissantes de la pensée et de la littérature africaines.

Après une scolarité dans le nord de la Côte d'Ivoire, elle poursuit ses études supérieures à Toulouse puis à Paris, à l'Université Paris IV. Elle y décroche un doctorat de troisième cycle en philosophie en 1979, avec une thèse consacrée à Platon et Aristote, puis un doctorat d'État en 1987 sur « L'idée de vie chez Aristote ».

Une carrière entre enseignement, engagement et écriture

Côte d'Ivoire en deuil : la philosophe et écrivaine Tanella Boni s'est éteinte à 72 ans
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De retour en Côte d'Ivoire, Tanella Boni dirige le département de philosophie de l'Université de Cocody entre 1982 et 1984, avant de prendre la tête des Annales de Lettres comme rédactrice en chef, de 1986 à 1993. Elle enseigne ensuite la philosophie à Cocody de 1991 à 1997, d'abord comme maîtresse de conférences, puis comme professeure titulaire.

Parallèlement, elle préside l'Association des écrivains de Côte d'Ivoire durant six ans et organise le Festival international de poésie d'Abidjan jusqu'en 2002. Son parcours est également jalonné de résidences prestigieuses : la Maison des auteurs des Francophonies en 1992, puis l'Institut d'études avancées de Paris, de décembre 2010 à juin 2011. Elle dirige aussi un programme au Collège international de philosophie à Paris (1992-1998) et occupe la fonction de directrice de la francophonie au ministère ivoirien de la Culture entre 2000 et 2002.

Son rayonnement dépasse largement les frontières ivoiriennes : élue au comité directeur de la Fédération internationale des sociétés de philosophie en 2008, elle en devient vice-présidente en 2013. En 2016, elle co-organise à Abidjan le colloque international « Politiques de la dignité », réunissant des penseurs du monde entier autour des enjeux existentiels et politiques contemporains. Membre de l'Académie des sciences, des arts, des cultures d'Afrique et des diasporas africaines depuis cette même année, elle intègre également l'Académie du Royaume du Maroc en 2024, une consécration qui témoigne du rayonnement international de son œuvre.

Une pensée ancrée dans les réalités africaines

Au-delà de l'écriture, Tanella Boni laisse une réflexion philosophique singulière, construite autour de la dignité humaine et de la reconnaissance de l'autre. S'inspirant du concept de « capabilités » de la philosophe américaine Martha Nussbaum, elle défendait l'idée que chaque individu doit disposer des conditions politiques et sociales nécessaires pour s'accomplir pleinement.

Refusant de cantonner la philosophie à une simple exégèse des textes occidentaux, elle plaidait pour une pensée ancrée dans les réalités africaines, s'appuyant sur des concepts endogènes comme l'Akwaba ivoirien ou la Teranga sénégalaise pour penser le « vivre-ensemble ». Engagée pour un dialogue « à armes égales » entre l'Afrique et le reste du monde, elle dénonçait aussi la marginalisation des intellectuelles africaines, rappelant volontiers l'apport de figures restées longtemps invisibles, comme les sœurs Nardal, Suzanne Césaire ou Christiane Diop.

Une plume qui a sondé l'identité africaine

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À travers ses poèmes, ses romans, ses essais et ses écrits pour la jeunesse, Tanella Boni a exploré avec une rare finesse les questions d'identité, de dignité humaine et de condition féminine en Afrique. Son essai Que vivent les femmes d'Afrique ? reste une référence sur le féminisme et les stratégies de résistance des femmes africaines.

Les violences et les conflits, notamment au Rwanda, ont profondément marqué son œuvre poétique, en particulier son recueil Il n'y a pas de parole heureuse, publié en 1997.

Parmi ses distinctions les plus marquantes figurent le Prix Ahmadou-Kourouma décerné en 2005 pour son roman Matins de couvre-feu, le Prix international de poésie Antonio Viccaro en 2009, le Prix d'excellence pour la littérature remis par la présidence ivoirienne en 2017, la médaille de bronze du Prix Théophile-Gautier de l'Académie française en 2018, ainsi que le Prix Tchicaya U Tam'si de la poésie africaine, obtenu en 2025 au Maroc lors du Moussem culturel international d'Assilah. Elle avait également reçu le Prix de la Recherche en Sciences Humaines de l'Université de Côte d'Ivoire, et était Chevalier dans l'Ordre du Mérite Culturel de Côte d'Ivoire.

Une œuvre immense, entre poésie, romans et essais

Côté poésie, son parcours s'étend sur près de quatre décennies :

  • Labyrinthe (1984)

  • Grains de sable (1993)

  • Il n'y a pas de parole heureuse (1997)

  • Chaque jour l'espérance (2002)

  • Gorée île baobab (2004)

  • Jusqu'au souvenir de ton visage (2010)

  • L'avenir a rendez-vous avec l'aube (2011)

  • Toute d'étincelles vêtue (2014)

  • Là où il fait si clair en moi (2017, médaille de bronze du Prix Théophile-Gautier de l'Académie française)

  • Insoutenable frontière (2022)

Côté roman, elle marque les esprits dès 1990 avec Une vie de crabe, puis Les Baigneurs du lac Rose (1995) et surtout Matins de couvre-feu (2005), récompensé par le Prix Ahmadou-Kourouma et réédité en 2022 pour les vingt ans du début de la rébellion ivoirienne. Suivra Les nègres n'iront jamais au paradis (2006).

Son tout dernier ouvrage, publié en 2023, s'intitule Sans parole ni poignée de main, un roman paru aux éditions Nimba. La même année paraît également Elle, parmi ses souvenirs, un recueil de fragments publié à Abidjan aux éditions La Case des lucioles — l'une de ses toutes dernières publications avant sa disparition.

Une figure célébrée jusqu'au bout

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En mai 2023, elle avait été l'invitée d'honneur et la figure centrale de la 13e édition du Salon international du livre d'Abidjan, où toute la famille du livre ivoirien lui avait rendu hommage. Chaque année, le ministère de la Culture soutenait son initiative Poeticales, le Festival international de poésie d'Abidjan, dont la dernière édition s'est tenue le 29 janvier 2026.

Entre écrivains, universitaires, organisateurs de festivals et simples lecteurs touchés par ses mots, c'est toute une communauté littéraire, ivoirienne et internationale, qui pleure aujourd'hui la disparition d'une plume qui a sondé, avec une rare intensité, l'identité africaine et la condition humaine.

Les obsèques de la Professeure Tanella Boni sont prévues pour le lundi 21 septembre 2026.

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