Côte d'Ivoire : nos fleuves virent au trouble, l'orpaillage clandestin est en train de détruire nos eaux
Il suffit de se pencher au-dessus d'un pont, aujourd'hui, dans plusieurs régions de Côte d'Ivoire, pour comprendre que quelque chose ne va plus. L'eau n'est plus limpide. Elle est jaune, trouble, parfois presque boueuse. Ce n'est pas un phénomène isolé, ni une simple anomalie saisonnière. C'est la signature visible d'une crise qui s'installe durablement : celle de l'orpaillage clandestin, qui grignote chaque mois un peu plus les bassins hydrologiques du pays.
Une contamination qui touche tout le territoire
Le constat dressé par les autorités elles-mêmes ne laisse plus de place au doute. Le directeur du Centre ivoirien antipollution (CIAPOL), Yapo Ossey Bernard, a affirmé que la Côte d'Ivoire traverse une véritable crise environnementale due à l'orpaillage clandestin et à certaines activités industrielles ne respectant pas les normes environnementales. Selon lui, l'orpaillage clandestin et certaines activités industrielles mettent gravement en péril les ressources en eau du pays.
L'ampleur du phénomène dépasse largement quelques localités isolées. D'après un bilan présenté en août 2026, l'activité d'orpaillage clandestin concerne désormais 24 des 31 régions du territoire national ivoirien. Autrement dit, la quasi-totalité du pays est désormais exposée, à des degrés divers, à cette exploitation minière illégale.
Des fleuves qui changent littéralement de couleur
Le plus frappant, dans cette crise, reste ce que l'œil peut constater directement. Depuis le début du mois d'août 2026, le fleuve Agbo, principale source d'approvisionnement en eau potable d'Agboville, a pris une coloration jaunâtre et une consistance trouble à cause de l'orpaillage illégal. La distribution d'eau a dû être interrompue, plongeant toute une population dans la pénurie.
Un peu plus tôt dans l'année, c'est le fleuve N'Zi qui avait viré au trouble. À Bocanda, les eaux du fleuve présentaient un niveau de contamination qui compliquait considérablement leur traitement par les structures compétentes, plongeant la ville dans une pénurie d'eau potable.
Le fleuve Comoé n'a pas été épargné non plus. Dans la sous-préfecture de Bassawa, l'usage incontrôlé de dragues et de substances chimiques a contribué à la pollution des eaux, désormais impropres à la consommation, à l'agriculture et à la pêche, mettant en péril les moyens de subsistance de toute une communauté.
Même les grands fleuves industriels ne sont pas à l'abri. Le Bandama, l'un des plus longs cours d'eau du pays, a connu sa propre catastrophe : l'image de milliers de poissons morts flottant sur le fleuve, victimes d'un déversement accidentel de près de 4 000 tonnes de mélasse par une sucrerie, a agi comme un révélateur brutal de la fragilité des équilibres hydriques du pays, déjà mis à mal par l'orpaillage.
À Agboville, les autorités pointent désormais une origine précise à la contamination. La pollution proviendrait de la région voisine du Moronou, où le fleuve Agbo prend sa source, et les autorités locales, réunies en urgence début août, ont annoncé l'intensification des investigations pour identifier les responsables et fermer les sites d'orpaillage en cause.
Le mercure, poison silencieux des bassins fluviaux
Derrière la couleur trouble de l'eau se cache un danger plus insidieux encore : la chimie. Les orpailleurs clandestins utilisent massivement le mercure pour séparer l'or du sédiment, un procédé rudimentaire mais redoutablement polluant. Selon le PPA-CI, les déversements de substances chimiques toxiques utilisées lors du traitement du minerai, principalement le mercure, entraînent la contamination des bassins hydrologiques, la déforestation massive ainsi que la dégradation irréversible des terres arables réservées aux cultures agricoles.
Une autre analyse relève que les méthodes d'extraction artisanale non régulées provoquent la destruction des sols et la pollution des nappes hydriques, l'usage de produits chimiques toxiques comme le mercure dégradant les bassins fluviaux et affectant la faune et la flore aquatiques. Ce ne sont donc pas seulement les rivières qui trinquent : ce sont aussi les terres agricoles environnantes et, à terme, les chaînes alimentaires entières.
Des populations en première ligne
Pour les habitants des zones touchées, la pollution des cours d'eau n'est pas une abstraction scientifique. C'est un problème quotidien et vital. À Agboville comme à Bocanda, c'est l'accès même à l'eau potable qui a été suspendu, le temps que les autorités et les sociétés de distribution tentent de rendre l'eau de nouveau consommable.
Dans plusieurs localités de la zone d'Agboville, notamment à Grand Morié, Attobrou et dans les villages de Yapo, la dégradation de la qualité de l'eau est devenue une préoccupation quotidienne pour les riverains, qui voient leur unique source d'approvisionnement se troubler mois après mois.
La riposte des autorités, entre répression et lenteur structurelle
Face à cette dégradation, l'État réagit surtout par la voie répressive : sur le Comoé, une opération a permis la destruction de matériels illégaux et l'interpellation de plusieurs contrevenants ; dans le Worodougou, la gendarmerie a démantelé plusieurs sites, détruisant concasseurs, compresseurs et rampes de lavage.
Mais sur le terrain, ces coups de filet peinent à endiguer un phénomène qui se reconstitue presque aussitôt ailleurs. À Abengourou, les autorités visent désormais l'éradication totale d'ici fin 2026, en s'attaquant cette fois aux orpailleurs mais aussi à leurs complices logistiques et financiers.
Ce que ces épisodes répétés mettent aussi en lumière, c'est la vulnérabilité structurelle des cours d'eau ivoiriens face à toute forme de négligence, qu'elle soit artisanale et clandestine ou industrielle. Le cas du Bandama, empoisonné par une rupture de digue chez un industriel sucrier, l'a montré à sa manière : quand un système de surveillance environnementale reste largement théorique, c'est tout un écosystème qui peut basculer en quelques heures.
Sur les réseaux sociaux, le ton est nettement moins conciliant. De nombreux internautes estiment que l'État doit aller beaucoup plus loin, jugeant les opérations menées jusqu'ici insuffisantes face à l'ampleur du désastre. Pour eux, démanteler quelques sites ici et là, sans s'attaquer aux réseaux qui financent et organisent cette exploitation illégale, revient à traiter les symptômes sans jamais s'attaquer à la racine du mal.
Une question qui reste en suspens
À Agboville, la distribution d'eau reprend progressivement, mais les autorités locales appellent à la patience, le temps que l'eau retrouve une qualité acceptable. À Bocanda, à Bassawa, la situation reste tout aussi précaire. Et pendant ce temps, ailleurs dans le pays, d'autres cours d'eau continuent, silencieusement, de changer de couleur.