Connaissez-vous la notion de Trésor humain vivant ? Et si le prochain, c’était vous ?
Une reconnaissance du génie humain incarné
Connaissez-vous la notion de Trésor humain vivant ? Derrière cette expression se cache une idée puissante : reconnaître non pas un monument, ni une œuvre figée, mais une personne dont le savoir, le geste ou la parole incarnent un patrimoine culturel d’exception.
Initiée par l’UNESCO dans les années 1990, cette approche visait à encourager les États à identifier et honorer des détenteurs de traditions rares, dont l’expertise constitue un témoignage du génie créateur humain. L’objectif était double : consacrer l’excellence et garantir la transmission aux générations futures.
La sélection reposait sur des critères exigeants : enracinement culturel, représentativité communautaire, valeur symbolique et risque de disparition. Il ne s’agissait pas d’un titre honorifique ordinaire, mais d’un statut engageant, fondé sur la responsabilité de transmettre.
De la reconnaissance individuelle à la sauvegarde collective
Avec l’adoption en 2003 de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, l’UNESCO a progressivement privilégié une approche plus systémique centrée sur les communautés et les pratiques collectives. Le programme des Trésors humains vivants a été arrêté, mais son esprit demeure.
Car au fond, toute politique patrimoniale repose sur des individus : un maître sculpteur, une prêtresse dépositaire d’un rituel, un musicien détenteur d’un répertoire ancestral, une tisseuse gardienne d’un langage symbolique inscrit dans le textile.
La notion de Trésor humain vivant rappelle une vérité simple : le patrimoine est d’abord un savoir incarné.
Et si le prochain, c’était vous ?
La question peut surprendre. Elle est pourtant centrale.
Être Trésor humain vivant ne signifie pas être célèbre. Cela signifie porter en soi un savoir rare, le pratiquer avec exigence et accepter d’en assurer la transmission. Dans de nombreux territoires africains, des détenteurs de langues, de rites, de pharmacopées traditionnelles, de chants sacrés ou de techniques artisanales vivent encore dans une relative invisibilité institutionnelle.
La reconnaissance officielle transforme alors le statut social du détenteur de savoir. Elle crée un pont entre tradition et modernité, entre mémoire et développement. Elle peut aussi ouvrir des perspectives en matière d’économie culturelle, de tourisme patrimonial et de diplomatie culturelle.
Dans un contexte où les industries culturelles et créatives cherchent à articuler innovation et enracinement, la figure du Trésor humain vivant apparaît comme un maillon stratégique. Elle rappelle que l’avenir des écosystèmes culturels ne peut se construire sans ceux qui en détiennent les fondations.
Une dynamique relancée au niveau national
En Côte d’Ivoire, la question des Trésors humains vivants connaît un regain d’actualité avec l’encadrement juridique introduit par la loi de 2023 portant protection du patrimoine culturel national. Le statut, désormais consacré dans le droit positif, ouvre la voie à une reconnaissance structurée des détenteurs de savoirs traditionnels.
À titre d’exemple, uniquement au niveau de la région de la Mé, un inventaire a permis d’identifier plusieurs profils susceptibles d’incarner cette notion.
Parmi eux :
– Amokou Affessi, sculpteur et concepteur d’un dictionnaire en langue Akyé, dont le travail contribue à la sauvegarde linguistique ;
– Mambo Sopie Angeline, experte du symbolisme des pagnes traditionnels, de la fabrication des perles et de la pharmacopée ;
– Kouassi Pkomé Robert, prêtre traditionnel officiant les rituels liés aux génies des eaux sacrées du mont Mafa ;
– Katou Yapo, détenteur et formateur du chant sacré du Fokué, danse guerrière pratiquée dans plusieurs villages ;
– Yapo Étienne, dépositaire des codes coutumiers liés aux rites funéraires des chefferies traditionnelles.
Ces figures ne représentent pas seulement des compétences individuelles. Elles incarnent des systèmes symboliques complets : langues, cosmogonies, rituels, savoirs thérapeutiques, mémoires orales.
Une responsabilité générationnelle
La véritable question n’est donc pas seulement institutionnelle. Elle est générationnelle.
Qui documentera les savoirs en voie de disparition ?
Qui accompagnera les détenteurs dans la transmission structurée de leurs connaissances ?
Qui traduira ces héritages dans des formats contemporains sans les dénaturer ?
La notion de Trésor humain vivant n’est pas tournée vers le passé. Elle invite à une projection. Elle suggère qu’au cœur de chaque communauté se trouvent des compétences rares qui méritent reconnaissance, structuration et valorisation.
Alors oui, la question mérite d’être posée sans ironie : et si le prochain, c’était vous ou quelqu’un de votre village, de votre quartier, de votre famille ?
Car préserver le patrimoine immatériel, ce n’est pas seulement honorer la mémoire. C’est organiser l’avenir.