Guinée : des milliers d’orpailleurs contraints de quitter Siguiri, le Burkina et le Mali entrent dans la crise
En moins d’une semaine, la plus grande région aurifère de Guinée a perdu une grande partie de ses mineurs étrangers. Des milliers de personnes, en majorité des Burkinabè, ont pris la direction du Mali. Derrière ces images d’exode se joue un dossier à plusieurs entrées : environnement, autorité de l’État, économie de l’or et relations entre voisins.
Tout part d’une suspension, puis d’un tournant
Le 29 octobre, le gouverneur par intérim de la région, le colonel Fadjimba Mara, annonce la suspension de toutes les activités d’exploitation artisanale de l’or jusqu’à régularisation, au nom de la lutte contre la dégradation de l’environnement et la pollution des cours d’eau. Mais l’État frappe aussi dans ses propres rangs. Le 30 octobre, la ministre de l’Administration du territoire suspend 22 responsables administratifs, dont le préfet de Siguiri, qui seront ensuite radiés. Le 3 novembre, près de 480 présidents de district et chefs de quartier sont à leur tour démis de leurs fonctions. Selon des médias guinéens, il leur est reproché d’avoir hébergé et employé des étrangers en situation irrégulière.
Le 2 novembre, le ton se durcit encore. Un communiqué conjoint de cinq ministères annonce l’interdiction formelle de l’orpaillage artisanal dans plusieurs zones sensibles et le déploiement permanent des forces de défense et de sécurité. Les forces de l’ordre vérifient l’identité et la régularité du séjour des personnes présentes. L’achat et la vente de l’or ne pourront plus passer que par des comptoirs agréés. Selon Journal du Faso, des installations d’exploitants ont été détruites à Kouremalé, Djatéla et Bouré-Kourda.
Le terrain était préparé de longue date. Un communiqué du 13 mars 2026 interdisait déjà l’usage de machines de type « poclains ». En juin, 139 cadres et agents de Siguiri avaient été suspendus pour ne pas l’avoir fait respecter.
Le pourquoi côté Conakry : écologie, souveraineté, Simandou
Les autorités justifient la fermeté par un désastre écologique. Le communiqué cite la destruction des terres agricoles et des forêts par des engins lourds, l’usage massif de cyanure, de mercure et d’explosifs, et la pollution du fleuve Niger et de ses affluents. Conakry précise que la mesure ne vise pas à asphyxier le secteur aurifère, mais à protéger les vies humaines et l’environnement.
Le jeudi 5 novembre, le ministre des Affaires étrangères, Morissanda Kouyaté, a développé cette ligne devant le corps diplomatique. Il lie la mesure à la crédibilité de Simandou 2040, le mégaprojet minier dont les exigences environnementales ont été longuement négociées. Il affirme aussi que les interpellations ne datent pas d’hier : 249 Chinois dans une première vague, puis 409 Burkinabè, mais aussi des Maliens, Ivoiriens, Togolais, Ghanéens, Nigérians, Béninois, Vietnamiens, Indiens, Sierra-Léonais et Camerounais. Certains auraient été poursuivis, notamment pour exploitation minière illégale, dégradation de l’environnement et traite des êtres humains. Les autres auraient été remis à leurs autorités consulaires, procès-verbaux à l’appui, sur instruction du président Mamadi Doumbouya, qui voulait un traitement diplomatique.
Son argument central : ces personnes sont revenues. « Ils ont cru que nous étions un pays faible », lance-t-il, ajoutant que les étrangers ont « confondu notre panafricanisme à la faiblesse ». Il a aussi appelé les diplomates à ne pas se fier à TikTok ou Facebook. Il a évoqué les propos d’un jeune Burkinabè diffusés sur les réseaux sociaux, sans préciser lesquels.
Hangars incendiés, départs en masse
Sur le terrain, l’inquiétude monte vite. Des médias relèvent que des hangars d’orpailleurs ont été incendiés. Aucun ordre d’expulsion visant spécifiquement les Burkinabè n’est alors confirmé officiellement. Mais les départs s’enchaînent. De Siguiri-centre à Bourenfè, en passant par Soumbarakoba et Doko, le mouvement prend de l’ampleur. Certains trouvent un véhicule pour rejoindre la frontière, d’autres marchent sur de longues distances.
Le porte-parole des exploitants burkinabè, Abdoulaye Zongo, résume : il n’y a plus de travail pour eux, leur activité a été arrêtée. Yacouba Sawadogo, arrivé à Bamako, raconte avoir quitté un site situé à une quinzaine de kilomètres de Siguiri après une opération menée sans préavis. « Nous sommes en famille au Mali, mais notre souhait est de rentrer chez nous », confie-t-il à Journal du Mali.
Le Mali, point de chute
Le Mali encaisse l’afflux. Le 2 novembre, plus de 8 000 personnes expulsées de Guinée avaient été enregistrées à Kouremalé, selon le maire de la commune de Benkadi, Mamby Keita, la majorité étant burkinabè. Le 4 novembre, plus de 450 orpailleurs burkinabè et maliens arrivaient à Yanfolila, dans le sud du pays. Le maire alerte sur un besoin urgent de vivres et d’hébergement, car beaucoup d’arrivants sont malades. Les autorités maliennes évoquent, selon Guinée360, une catastrophe humaine à la frontière. Guinée Souverain rapporte aussi quatre décès parmi les arrivants, mais le bilan définitif reste à établir.
Ouagadougou dénonce, les cars arrivent
Sur ordre du capitaine Ibrahim Traoré, le ministre burkinabè de la Sécurité, Mahamadou Sana, se rend à Bamako le 4 novembre. Il y dénonce une opération « fort déplorable et regrettable » et un « traitement cruel, inhumain et dégradant ». Le gouvernement burkinabè fait état de blessés par balles parmi ses ressortissants. Selon Seneweb, Ouagadougou affirme ne pas avoir été informé à l’avance.
La réponse logistique suit. Mahamadou Sana a annoncé la mobilisation d’une centaine de bus, dont 50 étaient déjà en route vers Bamako pour lancer le rapatriement dès le 5 novembre, avec des sites d’accueil aménagés au Burkina. Les premiers bus sont arrivés à Bamako jeudi. Côté burkinabè, la solidarité s’organise aussi : le PDG de la société STAF a mobilisé 20 cars pour rapatrier gratuitement des compatriotes bloqués en Guinée. À l’issue d’une réunion avec les autorités maliennes, Ouagadougou a exprimé sa reconnaissance à Bamako et les deux parties ont arrêté les modalités d’un retour sécurisé.
Pourquoi le dossier est si sensible
Siguiri est l’une des principales zones aurifères du pays, et l’or y fait vivre toute une économie, de la mine aux comptoirs. L’enjeu dépasse la Guinée. Au Burkina, l’orpaillage ferait vivre entre 1 et 1,5 million de personnes, selon les estimations officielles. La diaspora minière burkinabè s’étend sur au moins dix pays africains. Selon Points Chauds, environ 45 000 Burkinabè vivraient en Guinée, un chiffre à confirmer.
L’histoire joue aussi. Depuis 2015 au moins, les opérations contre les orpailleurs étrangers à Siguiri se succèdent : 43 Burkinabè interpellés en 2019, une suspension générale en 2024 levée en octobre. À chaque fois, selon les autorités elles-mêmes, les orpailleurs finissaient par se réinstaller. Cette fois, la révocation de centaines de responsables locaux et le déploiement permanent de l’armée visent précisément à briser ce cycle.
Reste une inconnue : le nombre exact de personnes concernées. Les chiffres vont de plusieurs milliers à 8 000 au seul poste de Kouremalé, et aucun bilan consolidé n’a encore été publié. La suite se jouera entre Conakry, Bamako et Ouagadougou.