Orpaillage illégal en Côte d'Ivoire : quand la passivité des uns et des autres impacte notre environnement
Le constat revient, semaine après semaine, dans la bouche des préfets, des députés et des responsables politiques ivoiriens. L'orpaillage clandestin n'est plus un phénomène marginal confiné à quelques villages isolés. C'est une industrie parallèle, organisée, financée, et surtout tolérée à différents échelons de la société. Derrière les fleuves qui changent de couleur et les terres qui se vident de leur fertilité, se cache une réalité dérangeante : celle d'une passivité largement partagée, qui a permis au phénomène de prospérer pendant des années.
Un fléau qui a gagné presque tout le territoire
Les chiffres donnent le vertige. Réuni le 23 juillet 2026 sous la présidence d'Alassane Ouattara, le Conseil national de sécurité a dressé un bilan sans appel : depuis 2021, plus de 8 500 sites d'orpaillage illégal ont été démantelés en Côte d'Ivoire et 4 474 personnes ont été déférées devant la justice, dont 65 % de ressortissants étrangers. Sur les sept premiers mois de la seule année 2026, la gendarmerie nationale a procédé au déguerpissement de 1 114 sites, à la faveur de 953 opérations, avec 1 531 personnes interpellées, saisissant au passage des milliers de motopompes, de concasseurs et près de 4,5 kilos d'or.
Malgré cet arsenal répressif impressionnant, le phénomène continue de gagner du terrain. C'est le constat, presque désabusé, dressé par le Conseil national de sécurité lui-même lors de cette réunion : l'orpaillage clandestin y est qualifié de menace « fortement préoccupante ». Un site détruit aujourd'hui peut renaître à quelques kilomètres, quelques semaines plus tard, avec les mêmes acteurs
Des complicités à tous les étages
C'est là que le mot « passivité » prend tout son sens. Réuni le 17 juillet 2026 à Abengourou pour présenter sa nouvelle stratégie de « tolérance zéro », le préfet de l'Indénié-Djuablin, Kouadio Kouassi Eugène, a résumé l'enjeu sans détour : « Toutes les parcelles appartiennent à quelqu'un. Si un orpailleur exploite un terrain, c'est qu'il bénéficie forcément de la complicité du propriétaire. »
Cette complicité ne s'arrête pas aux propriétaires terriens. Le 16 août 2026, la députée Naya Jarvis Zamblé a dénoncé l'implication de certaines autorités et chefs de terre, pointant l'enrichissement personnel de certains acteurs au détriment de communautés entières.
À l'issue du Conseil des ministres du 5 août 2026, le porte-parole du gouvernement Amadou Coulibaly a averti que les responsables locaux ne seraient plus épargnés : « Il peut y avoir des chefs de village qui vont se retrouver sous le coup de la loi. Il en est de même du personnel de l'administration qui serait complice. » Depuis, l'État affirme avoir intensifié les opérations pour remonter les filières et démanteler les réseaux de complicité, au-delà des seuls sites d'exploitation.
Une enquête publiée le 14 août 2026 sur les régions du N'Zi et du Moronou est allée plus loin, révélant l'existence présumée d'un système de racket où certains acteurs censés combattre l'orpaillage clandestin auraient transformé la répression en source de revenus, via une tarification informelle.
L'opposition dénonce la « cupidité » et la « négligence »
Lors d'une sortie médiatique à Abidjan le 4 août 2026, le porte-parole du PDCI-RDA, Soumaïla Bredoumy, a dénoncé la « cupidité » et la « négligence » des autorités, jugeant l'administration « pas exempte de toute culpabilité », et chiffré les pertes économiques à plus de 3 000 milliards de francs CFA par an. Il a averti : « Si cette pratique n'est pas jugulée, nous courrons vers une famine généralisée, couplée d'indécences sanitaires et écologiques. »
Le même jour, le cadre du PPA-CI Steve Beko a rappelé que les alertes techniques existaient depuis longtemps : dès 2018, l'Évaluation initiale de Minamata, menée par le ministère de l'Environnement, chiffrait déjà à environ 17,12 tonnes par an les émissions de mercure des installations minières artisanales. Pour lui, ces données laissaient largement le temps au gouvernement d'agir.
Une industrialisation financée dans l'ombre
L'orpaillage clandestin ivoirien n'a plus grand-chose d'artisanal. Début août 2026, plusieurs médias ont relevé que l'activité s'est mécanisée grâce à des réseaux étrangers qui fourniraient matériel et produits chimiques en échange de complicités locales. Le même mystère sur l'origine des équipements a resurgi lors du débat NCI 360 du 16 août 2026, où le journaliste André-Sylvain Conan s'est interrogé sur la provenance des 10 à 12 tonnes de mercure importées chaque année, une substance pourtant interdite : « Où tout ce mercure passe, qui commande, qui l'utilise, c'est là que se trouve la clé de la lutte. »
Un rapport de l'African Security Sector Network, publié dès 2017 par le chercheur Fahiraman Rodrigue Koné, décrivait déjà ce mécanisme : une recolonisation rapide des sites fermés et une exploitation menée sous la protection d'autorités locales, administratives, militaires ou coutumières.
« Tout le monde est passif parce que tout le monde gagne quelque chose »
Ce constat, un débat télévisé diffusé le 16 août 2026 sur NCI, dans le cadre de l'émission NCI 360, l'a illustré de façon crue. La journaliste Chance Sosoro, du réseau Médias et Changements Climatiques, a livré un témoignage sans filtre après avoir sillonné les zones touchées : « On a l'impression que tout le monde est passif devant l'orpaillage, parce qu'au fond tout le monde gagne quelque chose dedans. Ce n'est même pas caché, c'est à vue d'œil. Est-ce que ça ne plaît pas à l'État de voir le pays sombrer dans ce truc-là ? »
Le député Guillaume Bateau, élu de Danané, a corroboré les accusations portées contre les propriétaires terriens, rappelant qu'« aucune activité d'orpaillage illégale ne se fait à l'insu des propriétaires terriens », avant de lâcher, à propos de la pollution du fleuve à Agboville : L'État a failli. Si on continue dans cette démarche-là, d'ici peu il n'y aura plus rien pour cultiver. »«
Le directeur général des Mines et de la Géologie, Seydou Kounibaly, a confirmé, chiffres à l'appui, que le phénomène toucherait désormais 30 des 31 régions du pays, avec plus de 8 506 sites clandestins recensés. Il a également pointé la flambée du prix de l'or, passé d'environ 5 000 francs CFA le gramme au début des années 2000 à 75 000-80 000 francs CFA aujourd'hui, un facteur qui pousse chaque année davantage de jeunes à délaisser l'école pour l'orpaillage. Le journaliste Noël Conan a de son côté relevé une forme d'impuissance affichée par les autorités, alors même que l'arsenal légal existe déjà : brigade de répression, groupement spécial de lutte, cellules civilo-militaires. Pour lui, le problème n'est pas l'absence d'outils, mais leur application effective sur le terrain.
Reste une question que peu d'acteurs osent formuler aussi frontalement : combien de forêts classées et de rivières faudra-t-il encore sacrifier avant de tarir véritablement la filière à sa source, plutôt que de se contenter d'en détruire les ramifications les plus visibles.