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Zaouli : le masque ancestral ivoirien devenu icône mondiale du soft power

Le Zaouli
Entre virtuosité chorégraphique et héritage sacré, le Zaouli ne se contente plus de faire vibrer nos cérémonie au village: il s'impose désormais comme l'ambassadeur infatigable du génie culturel ivoirien sur la scène mondiale.
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À l’image de certaines formes artistiques rares capables de traverser les frontières sans perdre leur ancrage, le Zaouli s’impose aujourd’hui comme l’une des expressions culturelles les plus emblématiques de la Côte d’Ivoire. Née au sein des communautés gouro, cet art total alliant sculpture, textile, musique et virtuosité chorégraphique a franchi, en quelques décennies, le seuil du village pour dialoguer avec l’État, les scènes internationales et les imaginaires globaux. Son inscription en 2017 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO a consacré ce passage du local à l’universel.

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Une “œuvre totale” : quand le masque, le corps et le rythme font système

Le Zaouli est une scène complète. Le masque sculpté y dialogue avec le costume richement orné, la polyrythmie règle le temps, et le danseur, traditionnellement masculin, déploie une écriture du mouvement à la fois codifiée et inventive. Cette synthèse, soulignée par les experts du patrimoine, confère au Zaouli une puissance symbolique singulière : hommage à la beauté féminine, art de la cohésion sociale, vecteur de transmission des savoir-faire.

Ce caractère de totalité explique aussi sa forte visibilité contemporaine. Le Zaouli se prête à la captation, à la diffusion et au remix numérique, sans jamais se réduire à l’image. Dans son contexte d’origine, il demeure avant tout un art relationnel : il rassemble, hiérarchise, organise la fête et fabrique de la réputation.

Ce que représente le Zaouli

Au cœur des villages gouro, entre Zuénoula et Bétié, le Zaouli incarne avant tout l'hommage suprême à la beauté féminine. Le masque, souvent zoomorphe inspiré du buffle ou du bélier, célèbre les femmes idéalisées : gracieuses, fertiles, piliers de la communauté. Il n'est pas simple ornement ; il symbolise l'harmonie cosmique, reliant l'humain au sacré, le visible à l'invisible.

Son rôle est multiple et vital :

  • Social : il sert de cohésion lors de fêtes, mariages ou funérailles, où les rivalités entre familles se transforment en compétition artistique. Les danseurs gagnent prestige et alliances.

  • Spirituel : porté lors de rituels, il invoque protection et fertilité, canalisant les forces ancestrales pour chasser les mauvais esprits.

  • Pédagogique : il transmet des valeurs (courage, élégance) et savoir-faire (sculpture, tissage) aux jeunes, perpétuant l'identité gouro face à la modernité.

  • Thérapeutique : dans sa dimension curative, il exorcise conflits et maladies, restaurant l'équilibre communautaire.

Bref, le Zaouli n'est pas seulement un spectacle : c'est un système vivant qui fabrique du lien, de la paix et de la fierté collective.

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De la scène villageoise à l’emblème national

Dès les années 1950, à la veille puis au lendemain des indépendances, certaines performances dites “traditionnelles” deviennent des instruments de représentation politique. Le Zaouli s’inscrit pleinement dans ce mouvement. Progressivement mobilisé lors de cérémonies officielles de visite du président HouphouëtFélix Houphouët-Boigny et de rencontres diplomatiques, il est investi comme symbole d’une modernité enracinée.

Dans cette trajectoire, la politique culturelle de l’État ivoirien joue un rôle déterminant. La mise en valeur des arts, la promotion des concours et l’usage des symboles culturels ont contribué à ériger le Zaouli en icône nationale. Il n’est plus seulement patrimoine : il devient un outil de production du commun, une scénographie de l’unité et de la paix.

L’effet iShowSpeed : quand la viralité réactive le désir collectif

Un tournant symbolique récent a toutefois révélé le potentiel du Zaouli dans la culture numérique globale. La circulation virale d’images liées à la visite en Côte d’Ivoire de l’influenceur américain iShowSpeed a mis en évidence la lisibilité immédiate de cette danse auprès des publics mondialisés. Dans son sillage, une multitude de prises de parole citoyennes ont émergé, appelant à la création d’un festival international du Zaouli.

Ce phénomène marque un glissement important : la dynamique ne vient plus uniquement des institutions, mais d’un désir collectif, porté par la jeunesse, les artistes et les acteurs culturels, de repositionner le Zaouli comme levier de soft power ivoirien.

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Festivalisation inachevée et attente d’un rendez-vous mondial

Malgré la multiplication de festivals locaux, régionaux ou nationaux dédiés aux danses et mascarades, un paradoxe demeure : le Zaouli ne dispose pas encore d’un festival international de référence qui lui soit exclusivement consacré. L’iconisation existe, mais elle reste fragmentée, dépendante de financements ponctuels et de calendriers politiques, sans gouvernance curatoriale stabilisée à l’échelle mondiale.

Cette absence interroge, tant le Zaouli est désormais présenté comme étendard culturel, touristique et identitaire. La reconnaissance internationale est acquise, mais la structuration d’un véritable réseau mondial de programmation, de recherche et de transmission reste à inventer.

Des appels citoyens à une ambition structurante

Dans ce contexte, plusieurs voix ivoiriennes ont récemment lancé des appels spontanés en faveur de la création d’un festival international du Zaouli. Parmi elles, Franck Bayé a posé un cadre clair : un tel rendez-vous ne peut être un événement de plus, mais doit viser une envergure étatique et internationale, à l’image des Vodou Days au Bénin.

Selon cette vision, seul un projet porté par l’État, doté d’un budget structurant et d’une ambition présidentielle, peut éviter la folklorisation et faire du Zaouli un véritable outil de rayonnement culturel. L’enjeu n’est donc pas l’organisation immédiate d’un festival, mais la construction d’un dossier solide vision, programme, budget, impact à présenter aux décideurs publics et privés.

Du patrimoine aux industries culturelles globales

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Parallèlement, le Zaouli s’insère de plus en plus dans des écosystèmes artistiques transnationaux. On le retrouve dans des clips musicaux asiatiques, dans des références esthétiques du cinéma international, ou encore dans des débats critiques autour de productions contemporaines. Cette circulation témoigne de son entrée dans une grammaire visuelle mondiale, au même titre que certaines danses urbaines devenues iconiques.

Ancien par son histoire, neuf par ses usages, le Zaouli à l’aube d’une renaissance stratégique

La question n’est plus celle de sa légitimité désormais incontestable mais celle de l’architecture de sa prochaine étape historique : comment passer d’une iconisation diffuse à une structuration internationale éthique, durable et économiquement juste ?

Le masque Zaouli

Le Zaouli raconte, en filigrane, une idée exigeante : une société peut transformer la rivalité en forme et faire de la beauté un outil de cohésion. Plus il est célébré comme icône pacifique, plus il importe de se souvenir qu’il naît aussi de la concurrence, de la négociation et de la puissance symbolique.

À l’heure de la mondialisation des images, l’enjeu n’est donc pas d’opposer pureté et spectacle, mais de préserver ce qui fait la respiration du Zaouli : la pluralité des troupes, la transmission des savoir-faire, la capacité d’innover sans perdre le sens, et des cadres économiques qui rémunèrent réellement les communautés.

Car un patrimoine vivant n’est pas celui que l’on fige. C’est celui qui continue à produire du temps et, par le mouvement, à fabriquer une manière d’habiter le monde.

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