Crise migratoire à Ceuta : pourquoi une décision de justice a provoqué un afflux record de migrants vers l'Espagne
Ceuta suffoque. Ce jeudi 30 juillet encore, des centaines de jeunes hommes et d'adolescents ont pénétré dans la ville, la plupart à la nage depuis la côte marocaine, d'autres en contournant le poste-frontière situé au sud du territoire. En une semaine, plus de 2 000 entrées ont été comptabilisées, avec une moyenne de 200 arrivées par jour selon les autorités régionales.
« Une situation d'urgence humanitaire et sociale absolue »
Le président de la ville autonome, Juan Jesús Vivas, n'a pas mâché ses mots face aux médias espagnols. Il a décrit des centres d'accueil totalement débordés, certaines structures pour mineurs non accompagnés fonctionnant à plus de 2 400 % de leur capacité, contraignant des centaines de personnes à dormir dehors, faute de place.
Face à cet engorgement, Ceuta a demandé le renfort de l'armée espagnole et réclame la déclaration de l'état d'urgence national. Le Premier ministre Pedro Sánchez a assuré avoir mobilisé l'ensemble des moyens disponibles pour apporter une réponse immédiate à la situation. Le ministre de l'Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, doit se rendre sur place ce vendredi 31 juillet pour rencontrer les autorités locales.
Une décision de justice à l'origine de l'afflux
Derrière cette vague d'arrivées, une décision de la Cour suprême espagnole rendue le 16 juin dernier. Les juges ont estimé que le simple fait de rejoindre Ceuta à la nage ne constituait pas, en soi, le franchissement d'une barrière physique justifiant un refoulement immédiat. Autrement dit, les personnes interceptées en mer ou à leur arrivée sur les côtes ne peuvent plus être renvoyées sur-le-champ vers le Maroc : elles doivent désormais être soumises à la procédure de renvoi ordinaire, qui leur garantit l'assistance d'un avocat, l'accès à un interprète, la possibilité de demander l'asile et le droit de contester leur éloignement.
Cette jurisprudence trouve son origine dans une bavure administrative survenue en novembre 2024, lorsqu'un ressortissant algérien avait été renvoyé vers le Maroc sans procédure régulière, alors qu'il n'était pas de nationalité marocaine.
La nouvelle s'est visiblement propagée très vite parmi les candidats à l'exil, provoquant un véritable effet d'appel. Résultat : selon le ministère espagnol de l'Intérieur, aucune arrivée par la mer n'avait été enregistrée à Ceuta en 2026 jusqu'au 15 juillet. Seules quatre personnes y étaient parvenues en 2025, et vingt-huit en 2024.
« Au revoir le Maroc, bonjour l'Espagne ! »
Sur les plages de Ceuta, les images sont saisissantes. Des journalistes sur place ont filmé des dizaines de jeunes, majoritairement des hommes et des adolescents, sortant de l'eau au petit matin sous le regard des forces de l'ordre. Certains ont lancé des cris de victoire en posant le pied sur le sol espagnol. Bouées, palmes et combinaisons en néoprène jonchaient le sable, abandonnées par centaines.
Mais tous n'ont pas eu cette chance. La joie de certains contraste avec le drame vécu par d'autres : selon la délégation du gouvernement espagnol à Ceuta, neuf migrants sont morts noyés ce jeudi en tentant, eux aussi, de rallier l'enclave à la nage depuis le Maroc. Neuf corps ont été repêchés en mer, sans que davantage de précisions n'aient été communiquées sur leur identité. Ce bilan porterait à plus d'une vingtaine le nombre de personnes décédées depuis le début de l'année en tentant de rejoindre Ceuta par la mer, un weekend récent ayant déjà été marqué par la découverte de plusieurs corps au large de l'enclave.
Face à ce drame, Madrid a annoncé le déploiement de soldats en renfort de la Garde civile pour sécuriser la zone.
a plupart des arrivants sont de nationalité marocaine, mais des ressortissants algériens figurent également parmi eux. Fait notable : ces arrivées coïncident avec les célébrations de la Fête du Trône au Maroc, marquant l'accession au pouvoir du roi Mohammed VI en 1999. Les autorités marocaines n'ont pour l'instant pas réagi publiquement à la situation à Ceuta.
Madrid a toutefois annoncé que l'Espagne et le Maroc allaient mettre en œuvre des mesures pour renvoyer « dès que possible » les personnes entrées illégalement sur le territoire espagnol.
Attention à la désinformation
Sur les réseaux sociaux, plusieurs comptes ont affirmé que la police aurait volontairement « ouvert les portes » aux migrants. Aucune source fiable ne confirme cette version des faits. Contrairement à la crise de 2021, où Rabat avait été accusé d'avoir sciemment relâché ses contrôles frontaliers en pleine tension diplomatique avec Madrid, cette fois le gouvernement espagnol ne met pas en cause le Maroc dans le déclenchement de la crise.
Le précédent de 2021 reste dans toutes les mémoires. Ceuta et Melilla, seules frontières terrestres de l'Union européenne sur le continent africain, avaient alors vu plus de 10 000 personnes franchir la frontière en seulement deux jours, sur fond de brouille diplomatique entre les deux pays. C'est ce scénario que les autorités locales redoutent aujourd'hui de revivre, alors que la pression migratoire ne montre aucun signe de ralentissement à l'approche du week-end.