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Probo Koala : 20 ans après, Abidjan porte toujours les cicatrices du plus grand scandale toxique de son histoire

Probo Koala : 20 ans après, Abidjan porte toujours les cicatrices du plus grand scandale toxique de son histoire
Vingt ans jour pour jour après le déversement de centaines de tonnes de déchets toxiques dans plusieurs quartiers d'Abidjan, les victimes du Probo Koala attendent toujours une justice pleine et entière. Retour sur une catastrophe qui a changé à jamais le visage de la capitale économique ivoirienne.
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C'était dans la nuit du 19 au 20 août 2006. Un vieux navire vraquier battant pavillon panaméen, le Probo Koala, jetait l'ancre au port d'Abidjan avant de décharger sa cargaison dans une douzaine de sites de la ville. Vingt ans plus tard, cette date reste gravée dans la mémoire collective ivoirienne comme celle d'une des pires catastrophes environnementales et sanitaires jamais vécues par le pays.

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Une « raffinerie flottante » venue du Nigeria

Affrété par le géant néerlando-suisse du négoce de matières premières Trafigura, le Probo Koala n'était en réalité rien d'autre qu'une raffinerie improvisée en pleine mer. À son bord, des cargaisons de naphta de cokéfaction, un produit pétrolier bon marché mais extrêmement soufré, avaient été « lavées » à la soude caustique pour être revendues comme carburant sur le marché ouest-africain.

Ce procédé de lavage produit un déchet particulièrement dangereux et nauséabond. Le navire avait d'abord tenté de s'en débarrasser à Amsterdam, mais l'opérateur portuaire néerlandais, alerté par la toxicité des résidus, avait revu son devis à la hausse. Trafigura avait alors choisi de reprendre sa cargaison à son bord et de reprendre la mer, direction l'Afrique de l'Ouest, en violation des règles néerlandaises sur l'exportation de déchets dangereux.

Arrivé à Abidjan, le navire confie le déchargement à une société locale, Tommy, créée quelques jours plus tôt. Plus de 500 tonnes de déchets, un mélange de résidus pétroliers, de sulfure d'hydrogène, de mercaptans, de composés phénoliques et de soude, sont alors répandues à ciel ouvert sur une douzaine de sites, dont la décharge publique d'Akouédo, en plein cœur de zones densément peuplées.

Probo Koala : 20 ans après, Abidjan porte toujours les cicatrices du plus grand scandale toxique de son histoire
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Une odeur pestilentielle, puis la panique

Quelques jours à peine après le déversement, une odeur âcre et entêtante se répand dans plusieurs communes d'Abidjan. Maux de tête, nausées, vomissements, brûlures de la peau et des yeux, difficultés respiratoires : les habitants des quartiers touchés affluent en masse vers les centres de santé.

Le bilan officiel retenu par les autorités ivoiriennes fait état de 17 morts par inhalation de gaz toxiques et de plus de 100 000 personnes ayant sollicité une prise en charge médicale. Des organisations comme Amnesty International et Greenpeace avanceront des chiffres comparables, avec près de 43 000 cas d'empoisonnement confirmés et plus de 24 000 cas jugés probables.

Un accord à l'amiable qui referme vite le dossier judiciaire local

ace à l'ampleur de la crise, l'État ivoirien et Trafigura concluent, dès février 2007, un accord à l'amiable. La multinationale accepte de verser l'équivalent de 152 millions d'euros pour financer la dépollution des sites et l'indemnisation des victimes, en échange de l'abandon des poursuites judiciaires engagées contre elle et ses dirigeants en Côte d'Ivoire.

Cet accord, présenté à l'époque comme une réponse rapide à l'urgence, sera ensuite vivement critiqué par les associations de victimes, qui lui reprochent d'avoir refermé la voie judiciaire nationale avant même que la lumière ne soit faite sur les responsabilités précises de chacun.

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Des batailles judiciaires tous fronts, et des victimes toujours en attente

Faute de gain de cause en Côte d'Ivoire, des milliers de victimes ont saisi la justice britannique. Trafigura a fini par accepter un règlement à l'amiable avec environ 30 000 plaignants, mais une partie des fonds n'est jamais arrivée jusqu'à eux : des intermédiaires ivoiriens ont détourné les indemnités de plusieurs milliers de victimes, un scandale ayant valu de lourdes condamnations, jamais exécutées faute d'arrestations.

Aux Pays-Bas, la justice a reconnu Trafigura coupable d'exportation illégale de déchets toxiques, mais l'amende, 1,3 million de dollars, reste dérisoire face au drame, et aucune poursuite pénale n'a visé les faits survenus en Côte d'Ivoire.

C'est finalement devant la Cour africaine des droits de l'homme et des peuples que le dossier a le plus avancé : saisie par la société civile, elle a jugé en 2023 les violations subies par les victimes et ordonné un fonds d'indemnisation financé par Trafigura et l'État ivoirien. Trois ans plus tard, ce fonds n'a toujours pas vu le jour.

Un « colonialisme des déchets » toujours dénoncé par l'ONU

À l'occasion de ce vingtième anniversaire, plusieurs experts indépendants des Nations unies ont publiquement rappelé que les victimes du Probo Koala continuent, deux décennies après les faits, de réclamer justice, réparation et vérité. Ils ont dénoncé un cas emblématique de transfert de déchets dangereux vers un pays en développement, y voyant une forme de racisme environnemental et une atteinte grave aux droits à la vie, à la santé et à un environnement sain.

Les mêmes experts ont également critiqué le fait que des éléments de preuve scientifiques cruciaux aient été scellés dans le cadre du règlement à l'amiable conclu au Royaume-Uni, empêchant depuis lors toute transparence totale sur la composition exacte des déchets déversés et sur leurs conséquences sanitaires réelles à long terme.

Ce débat dépasse d'ailleurs largement le seul cas ivoirien. Malgré l'existence de la Convention de Bâle sur les mouvements transfrontières de déchets dangereux et de la Convention de Bamako, qui interdit spécifiquement l'importation en Afrique de déchets dangereux venus d'ailleurs, les flux illicites de déchets toxiques vers le continent se poursuivent encore aujourd'hui, faute de laboratoires portuaires suffisamment équipés et de personnels douaniers formés à leur détection.

Vingt ans après, une mémoire vive à Abidjan

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Chaque année, autour de la date du 19 août, associations de victimes et défenseurs de l'environnement continuent de commémorer le drame et de réclamer une révision à la hausse des indemnisations versées, jugées dérisoires au regard des séquelles physiques et psychologiques rapportées par de nombreux survivants. Pour beaucoup d'entre eux, l'affaire du Probo Koala n'appartient toujours pas au passé : elle reste une plaie ouverte, à laquelle la Côte d'Ivoire continue de chercher une pleine cicatrisation, vingt ans après une nuit qui a bouleversé Abidjan.

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